Liban : on vous explique la crise qui a poussé le Premier ministre à la démission

Le Premier ministre libanais, Saad Hariri, a annoncé mardi qu'il allait présenter la démission de son gouvernement, au 13e jour d'une contestation populaire inédite réclamant la chute du régime.

Un homme manifeste le 24 octobre 2019 à Beyrouth (Liban).
Un homme manifeste le 24 octobre 2019 à Beyrouth (Liban). (JOSEPH EID / AFP)

Il n'a pas survécu à la crise. Après 13 jours de manifestations dans le pays, le Premier ministre libanais a annoncé, mardi 29 octobre, qu'il allait quitter le pouvoir. "Je me rends au palais de Baabda pour présenter la démission du gouvernement au président de la République", a déclaré Saad Hariri à la télévision. Sa brève allocution a été accueillie par les vivats de la foule qui l'écoutait en direct sur les lieux de rassemblement.

Franceinfo revient sur la crise qui a entraîné la démission du Premier ministre libanais.

Qu'est-ce qui a déclenché ces manifestations ?

Tout est parti de l'annonce d'une taxe sur les appels WhatsApp. Au Liban, où le prix des télécommunications est parmi les plus élevés de la région, la population utilise massivement cette application de messagerie. Le 17 octobre, le gouvernement a annoncé qu'il prévoyait de facturer 20 centimes de dollar (18 centimes d'euro) chaque appel effectué via des services tels que WhatsApp et Viber.

Immédiatement, des centaines de personnes sortent dans la rue pour protester contre cette taxe. Dans le centre de Beyrouth, près du ministère de l'Intérieur, mais aussi dans la banlieue sud ou d'autres régions du pays, les manifestants brandissent des drapeaux libanais, chantent l'hymne national et scandent "le peuple réclame la chute du régime", brûlant parfois des pneus et bloquant des routes. Rapidement, le gouvernement annonce qu'il retire cette taxe. Mais il est déjà trop tard.

Pourquoi une simple taxe a-t-elle déclenché tant de colère ?

La taxe WhatsApp est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase des récriminations des Libanais. Ces dernières semaines, la tension était montée au Liban sur fond d'aggravation de la situation économique, avec des craintes d'une dévaluation et d'une pénurie de dollars sur les marchés de change. Services publics défaillants, pauvreté et inégalités, croissance en berne, dette colossale, aides internationales bloquées... Le pays, fragilisé par la guerre en Syrie voisine, est "au bord de la faillite économique", selon l'AFP.

Surtout, les Libanais n'en peuvent plus de la corruption. Le Liban est considéré comme le 42e pays le plus corrompu au monde par l'ONG Transparency International. "On n'a ni électricité, ni eau, expliquait à franceinfo une manifestante de Tyr. On vit dans la pollution. Ils ne font rien. Ce sont tous des voleurs !"

Quelle est l'ampleur du mouvement ?

Les manifestations ont été très suivies et ont paralysé le pays. Le 18 octobre, les écoles, les universités, les banques et les institutions publiques ferment. Le lendemain, des dizaines de milliers de Libanais se rassemblent à Beyrouth, à Tripoli (nord), mais aussi à Tyr (sud), dans le Akkar (nord), et à Baalbeck (est). Plusieurs axes routiers sont bloqués par des barricades dressées par des manifestants ou des pneus et des bennes à ordures incendiés.

Le 20 octobre, la mobilisation s'intensifie, avec des centaines de milliers de manifestants dans les rues, du sud, à majorité chiite, aux villes chrétiennes, sunnites ou druzes du nord et de l'est. Bousculé, le gouvernement de Saad Hariri annonce le 21 octobre des réformes, dont des mesures anti-corruption et un budget sans nouveaux impôts. Mais ce geste ne calme pas la fronde. Le 27 octobre, des dizaines de milliers de Libanais forment une chaîne humaine sur 170 km, du nord au sud du pays. Une démonstration inédite d'unité.

Quelles sont les revendications des manifestants ?

La démission du gouvernement était la principale revendication des manifestants. Mais l'ensemble de la classe politique libanaise est visée par le mouvement : son slogan phare "Tous, cela veut dire tous" traduit la volonté commune de renouveler en bloc un monde politique accusé d'incompétence et de corruption. "Nous avons commencé avec Hariri et nous allons continuer avec Aoun [président de la République] et Berri", a hurlé un manifestant au micro d'une télévision locale après la déclaration du Premier ministre. Président du Parlement depuis 1992 et réélu jusqu'en 2022, le leader chiite Nabih Berri, chef de la milice Amal, est particulièrement visé par les manifestants. "Qu'y avait-il avant Nabih Berri ? Adam et Eve !", pouvait-on lire sur une pancarte brandie lors d'une manifestation dans la capitale. Le dirigeant chiite est nommément traité de "voleur"

Il n'est pas le seul. Pour la première fois, des foules ont défilé dans les fiefs du Hezbollah pro-iranien pour s'en prendre au parti chiite et à son leader religieux Hassan Nasrallah, jusque-là intouchable de part son rôle joué dans la guerre contre Israël en 2006. "La nouveauté, c'est que l'on trouve ses partisans parmi les manifestants. Ils soutiennent le Hezbollah mais ils étouffent, assurait  le 22 octobre à l'AFP une manifestante de Nabatieh (sud). Personne n'aurait jamais pensé que l'on y entendrait un jour le moindre mot contre Nasrallah. C'est incroyable !"

Pour bien comprendre la colère des manifestants, il faut rappeler que la classe politique est restée quasiment inchangée depuis la guerre civile (1975-1990). Le système institutionnel, un savant équilibre entre les différentes confessions du pays, favorise en effet le maintien aux pouvoirs des mêmes dirigeants. Le poste de Premier ministre est ainsi toujours occupé par un sunnite, celui de président par un chrétien maronite et celui de président de l'Assemblée par un chiite. A cela s'ajoutent des logiques dynastiques : Saad Hariri est le fils d'un ancien Premier ministre et le gendre du président Michel Aoun est ministre.

Comment a réagi le Hezbollah ?

Un temps attentiste face à cette contestation, le mouvement chiite, qui faisait partie de la coalition gouvernementale de Saad Hariri, a réagi avec vigueur le 25 octobre. Plusieurs dizaines de militants du Hezbollah se ruent sur des manifestants à Beyrouth, excédés par les slogans visant le Premire ministre. Ce dernier appelle ses partisans à se retirer, mais il met en garde contre un "effondrement économique" en cas de "vide" institutionnel. Il a insinué, par ailleurs, une manipulation externe de la contestation, lui ôtant son caractère "spontané du début" et déplorant les tentatives de récupération du mouvement par des partis locaux selon lui.

Que va-t-il se passer maintenant ?

Le départ de Saad Hariri plonge le pays dans l'incertitude : le gouvernement qu'il dirigeait avait été formé en janvier après huit mois de tractations entre les innombrables composantes de la vie politique et confessionnelle libanaise. Dans une première réaction, le chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian, a d'ailleurs estimé que cette démission rendait "la crise encore plus grave".

Le secrétaire d'Etat américain Mike Pompeo a appelé "les dirigeants politiques libanais à faciliter, de manière urgente, la création d'un nouveau gouvernement", ajoutant que "les manifestations pacifiques et les démonstrations d'unité nationale des 13 derniers jours avaient envoyé un message clair". Parrain du Hezbollah, l'Iran a estimé, par la voix du guide suprême Ali Khamenei, que le peuple libanais avait des exigences "justes", mais qu'elles ne pouvaient être "réalisées que dans le cadre de la loi".

Après la démission de Saad Hariri, de nombreux barrages routiers ont été levés. Les principaux accès à la capitale ont été débloqués mercredi, permettant une reprise de l'activité après une longue paralysie. L'armée a notamment rouvert sans incident le passage de Jal el-Dib, au nord de la capitale. Les forces de l'ordre ont pris position sous le regard de quelques dizaines de manifestants. D'autres contestataires se sont en revanche allongés sur le pont autoroutier de Beyrouth pour continuer de bloquer les voies.