Enquête Des journalistes et les infrastructures de presse ciblés par l'armée israélienne : "On craint de mourir à chaque minute"

Article rédigé par Etienne Monin - Rédaction internationale de Radio France
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 20 min
Des journalistes font le tour des bâtiments démolis par les frappes aériennes israéliennes, le 20 octobre 2023. (MOHAMMED ZAANOUN / MIDDLE EAST IMAGES / VIA AFP)
Le consortium de médias Forbidden Stories, dont la rédaction internationale de Radio France, a mené l'enquête "The Gaza Project" en documentant la façon dont les journalistes ont été tués, blessés ou menacés depuis le 7 octobre 2023. Elle s'appuie sur des photos et vidéos, des analyses sonores et images satellites de Gaza.

À la date du 11 juin, plus de 100 journalistes ont été tués après huit mois de guerre d'après le Comité pour la protection des journalistes basé aux États-Unis. Il n'y a jamais eu autant de journalistes tués dans un conflit depuis le premier recensement de l'association en 1992. Cinquante journalistes de 13 organisations – parmi lesquelles Radio France, Le Monde, The Guardian ou Der Spiegel – ont enquêté pendant quatre mois sur le sort des journalistes dans cette guerre. Malgré les restrictions d'accès imposées par l'armée israélienne aux journalistes internationaux dans la bande de Gaza depuis le début de la guerre.

Des journalistes visés délibérément ?

C'est presque une scène de western à l'ère de l'intelligence artificielle. Elle est captée par une caméra qui filme en plan fixe une rue du camp de réfugiés surpeuplé de Nousseirat au centre de la bande de Gaza. Les immeubles sont décrépits, la route est recouverte de sable, l'atmosphère est fantomatique, écrasée par la lumière du soleil. C'est un fragment de cette guerre que le monde suit à la longue-vue, faute d'accès pour la presse internationale.

Soudain l'image s'anime. Un flash éclaire le coin droit de la vidéo. C'est un tir à l'arme lourde. Il vient de frapper le bord gauche de la rue. Ce tir soulève un épais nuage de poussière. Il y a des cris. Un blessé est à terre. On entend le mot journaliste ("sahafiun" en arabe) derrière la caméra. La victime s'appelle Sami Shehadeh. Il est cameraman pour la chaîne turque TRT. Ce 12 avril, avec plus de sept autres journalistes, il est venu documenter le déplacement de la population dans le camp de réfugiés de Nousseirat après une incursion de l'armée israélienne. Il est arrivé après 12h30 et a à peine le temps d'allumer sa caméra. Sa jambe droite est arrachée sous le genou. "Je n'arrive pas à expliquer comment tout s'est passé, je ne suis resté que deux minutes. Je ne vois pas comment et pourquoi j'étais un danger pour l'armée. En deux minutes, comment ils peuvent décider une telle chose", explique Sami Shehadeh joint au téléphone depuis Gaza.

Le journaliste Sami Shahadeh arrive à l'hôpital à Deir el-Balah le 12 avril 2024, après avoir été blessé par une frappe. (AFP)

Sami Shehadeh était identifié comme journaliste. Il portait son gilet pare-balles avec le bandeau "presse" et un casque lourd de couleur bleue. Cette scène témoigne de la violence des combats et de la fragilité des journalistes palestiniens, laissés seuls dans l'enclave pour tenter de rendre compte de cette guerre. Sollicité par Forbidden Stories pour donner des éléments précis sur ce cas, le service de communication de l'armée israélienne n'a pas été en mesure d'apporter des précisions. La presse internationale n'a pas non plus la possibilité d'accéder aux lieux et aux sources pour établir les faits de manière indépendante.

D'après l'enquête du consortium Forbidden Stories, 14 employés des médias ont été tués, blessés ou visés par l'armée israélienne depuis le 7 octobre alors qu'ils étaient identifiés par leur gilet pare-balles "presse" à Gaza, en Cisjordanie et au Liban.

Le bureau de l'AFP visé délibérément par les chars israéliens ?

Dans la bande de Gaza, la tour Hajji de onze étages couleur sable, près de la mer, n'est pas qu'un bâtiment. Elle est aussi un repère et un refuge en temps de guerre pour les journalistes qui travaillent dans les bureaux de l'Agence France Presse installés dans les derniers étages. L'AFP est une institution. Son bâtiment est signalé aux Israéliens et connu des autorités à Gaza. Un mois après le déclenchement de la guerre, l'AFP est l'un des derniers médias internationaux encore présents à Gaza. Pourtant, le 2 novembre 2023 entre à 11h55 et 12h09, la tour Hajji est touchée par deux frappes. Au onzième étage, la salle des serveurs de l'AFP est touchée.

Cette tour avait été évacuée le 13 octobre, mais une caméra installée sur le balcon du dixième étage était toujours en service pointée sur la ville de Gaza. Elle assurait un flux continu d'images. C'était l'une des dernières fenêtres sur la guerre. Un service proposé aux médias du monde entier pour capter l'atmosphère de la ville et illustrer, en arrière-plan, les interventions des reporters ou présentateurs sur les plateaux de télévision.

La caméra était juste en dessous de l'impact du tir. Sur les images, on voit un trou béant. Des éclats sont à l'intérieur. Les quatre mois d'enquête du consortium permettent de révéler que, contrairement à la version de l'armée israélienne, les bureaux de l'AFP ont été directement touchés par un tir de tank israélien positionné à environ trois kilomètres, sur un terrain vague avec une ligne de mire dégagée. Ces conclusions reposent sur les investigations du journal Le Monde et de Paper Trail Media à Munich, soutenus par Earshot, une ONG spécialisée dans la reconstitution de scènes de guerre grâce à l'analyse poussée des sons. Elles reposent sur un travail établi à partir de sources d'information ouvertes avec les analyses audio et visuelles des images de caméras positionnées dans la tour de l'AFP et dans une autre tour.

La méthode et les résultats ont été confortés par plus d'une dizaine d'experts en armement et en analyse audio. Adrian Wilkinson, un expert en explosifs qui travaille régulièrement pour les Nations unies, estime qu'il est "pratiquement certain que le bureau de l'AFP ait été touché par un tank israélien". Adrian Wilkinson écarte l'hypothèse d'un tir accidentel. Une version soutenue par au moins cinq experts interrogés. L'un des éléments clefs de l'analyse repose sur une série de flashs, repérés au loin par les caméras de direct, et l'identification de détonations associées. Des calculs supplémentaires sur la vitesse et la nature de la munition ont permis de conclure que les tirs venaient de chars d'assaut. Or, seul Israël possède des tanks dans la bande de Gaza.

Des images prises depuis la tour Ghefari, touchée elle aussi par un tir ce même jour, montrent la présence de tanks israéliens près du secteur le 1er novembre. Deux images satellites de Planet Labs, spécialisée dans l'imagerie, en date des 31 octobre et 3 novembre, montrent la présence de centaines de tanks à quelques centaines de mètres au nord de la zone de tir où sont visibles des traces de tanks à la date du 3 novembre. Il n'a pas été possible d'obtenir des images satellites probantes pour la date du tir. La société Maxar en possède, mais elle ne les a pas communiquées au consortium. Elle n'a pas donné d'explications. À la date de publication, Maxar n'a pas donné suite aux demandes réitérées de Forbidden Stories.

Une heure avant ces tirs, la tour Ghefari, qui héberge une autre caméra de direct – utilisée par l'agence de presse Reuters via la société Palestinian Media Group – a été touché au 16e étage. Le 13 octobre au Liban, un journaliste de Reuters a été tué et deux journalistes de l'AFP ont été blessés après l'installation de caméras de direct dirigées vers des militaires israéliens, depuis un terrain volontairement découvert. Une enquête de l'AFP a établi que les tirs venaient de tanks israéliens.

Cette photo prise le 3 novembre 2023 montre un trou béant suite à une frappe sur le bâtiment Hajji, qui abrite plusieurs bureaux, dont ceux du bureau de presse de l'Agence France Presse à Gaza, au milieu des combats en cours entre Israël et le groupe palestinien Hamas. (BASHAR TALEB / AFP)

L'armée israélienne n'a pas averti les médias qu'ils prenaient un risque en alimentant des directs depuis Gaza. Elle n'a pas non plus signalé le fait qu'ils pouvaient compromettre ses opérations en montrant au loin des mouvements de troupes ou des tirs. Le directeur de l'information à l'Agence France Presse, Phil Chetwynd, a demandé une enquête transparente aux Israéliens, qui n'avaient pas répondu avant cette publication : "On a vraiment besoin qu'Israël vienne vers nous et nous explique quelle est leur politique sur les vidéos en direct à différents endroits, et s'ils les considèrent d'une manière ou d'une autre comme des cibles. Parce qu'il y a assez d'éléments factuels pour nous laisser penser que c'est ce qu'ils font." Interrogée par Forbidden Stories, l'armée israélienne affirme que "le bâtiment de l'AFP n'a pas été visé. Les dégâts ont pu être causés par le choc d'une attaque (qui aurait atteint une autre cible) ou des éclats. Une enquête est en cours."

L'armée israélienne accuse régulièrement le Hamas de se servir de la presse comme couverture pour ses opérations. L'AFP reconnaît que l'accès reste possible par un escalier de secours mais elle a pu faire constater que les portes de ses bureaux étaient fermées et n'avaient pas été forcées. Le portier de l'immeuble n'a jamais rapporté la présence de combattants et les images tournées dans le bureau de l'AFP ne semblent pas montrer de signes de combats ou d'occupation des locaux. À Gaza, d'après l'enquête de Forbidden Stories, huit bâtiments de presse ont été partiellement ou entièrement détruits, parmi lesquels l'emblématique Maison de la presse Palestine dans la ville de Gaza, dont les coordonnées précises avaient été communiquées à l'armée israélienne au même titre que le bâtiment de l'AFP touché le 2 novembre. Le direct vidéo "live" de l'Agence France Presse, le dernier d'un média international à Gaza, s'est arrêté définitivement le 12 novembre au matin, faute d'entretien.

Le journaliste Abdallah al-Hajj blessé par un tir de drone

Les journalistes ont aussi été victimes de tirs de drones, pourtant considérés dans les conflits comme une arme de précision. 18 cas ont été recensés par Forbidden Stories. Abdallah al-Hajj fait partie des victimes. Il a 34 ans, il est photojournaliste employé par l'UNRWA - l'agence de l'ONU pour les réfugiés - et le média Al-Quds à Jérusalem. Il a documenté l'ampleur des destructions avec un drone et dispose d'une importante visibilité à l'international grâce aux réseaux sociaux de l'agence qui l'emploie.

Abdallah al-Hajj est aujourd'hui sur un lit d'hôpital au Qatar, amputé des deux jambes au-dessus des genoux. Il a été visé par une frappe aérienne le 24 février près du camp de réfugiés de Shati dans le nord de Gaza, dans lequel trois autres personnes ont été touchées. Le journaliste pense qu'il a payé son travail de documentation. Il avait déjà filmé par deux fois les dégâts sur le camp de Shati avec son drone. Les images étaient devenues virales. Elles figuraient parmi les premières à montrer l'ampleur des destructions. Elles avaient été relayées par l'UNRWA le 15 février sur X, dans une publication qui totalise 3,1 millions de vues.

"Ces images ont été comme un coup de tonnerre dans le monde et surtout l'Occident, dit Abdallah al-Hajj, joint au téléphone au Qatar. Tout le monde a été choqué par ces images. Même les gens du nord qui étaient déplacés vers le sud, ils ne savaient pas que leurs maisons étaient complètement détruites." D'après sa version, Abdallah al-Hajj a été touché cinq minutes après avoir remis son drone dans son sac. Selon l'employé de l'UNWRA et un membre de sa famille, le tir a touché quatre civils : Abdallah al-Hajj, son neveu et deux pêcheurs. Deux personnes sont mortes. D'après lui, il n'y avait pas de menaces, pas de signe de mouvements de troupes.

Dans sa réponse du 20 juin, l'armée israélienne indique, elle, "qu'une cellule terroriste qui posait un danger immédiat aux forces dans le secteur de Shati a été éliminée par un appareil de l'armée de l'air. Le Hamas utilise des drones pour plusieurs objectifs militaires y compris pour localiser nos forces", sans apporter de preuves ou de détails. Abdallah al-Hajj ne portait pas de gilet pare-balles ou de casque au moment du tir, mais d'après l'enquête de Forbidden Stories, parmi les autres journalistes victimes de drones, quatre étaient identifiés par leur gilet pare-balles. Comme Anas al-Sharif, pour Al Jazeera Live, qui a échappé à un tir aérien alors qu'il portait un gilet pare-balles siglé "presse", le 22 janvier au nord de la ville de Gaza, à côté de civils. Et comme Samer Abu Daqqa, qui travaillait également pour Al Jazeera, tué le 15 décembre 2023 à Khan Younes dans une frappe qui a fait quatre morts.

Interrogée par Forbidden Stories, l'armée israélienne rappelle, dans sa réponse datée du 20 juin, qu'elle ne vise pas intentionnellement les journalistes. Cette affirmation entre en contradiction avec les éléments apportés par Forbidden Stories. Au total 18 journalistes ou professionnels des médias ont été tués, blessés ou visés par un drone à Gaza.

D'après un chercheur en cybersécurité, le drone est une arme de précision. "Avec un missile tiré depuis un avion de chasse, vous allez détruire l'immeuble. Avec le drone, vous allez avoir une vision, vous allez pouvoir faire le tour du bâtiment, regarder, vérifier qu'il n'y a pas de civils, choisir le bon moment. Vous allez faire un tir de précision bien plus ciblé", dit-il.

Brandon Bryant, ancien opérateur américain sur le drone Predator fabriqué par les États-Unis, estime qu'il est possible de distinguer le mot "presse" sur le gilet pare-balles. "Il n'y a pas de doute dans mon esprit, ils voient tous les détails nécessaires pour tirer." La contradiction entre la version des militaires israéliens et les conclusions de l'enquête de Forbidden Stories s'explique, en partie, par la façon dont est menée cette guerre, estime une chercheuse française spécialisée sur l'intelligence artificielle qui souhaite rester anonyme : "Tsahal, (nom utilisé pour désigner l'armée israélienne), dit-elle, sait très bien ne pas faire de victimes collatérales."

La deuxième hypothèse questionne les limites de l'intégration de l'intelligence artificielle dans la définition des cibles. D'après un article très documenté du Guardian et du magazine indépendant israélien +972 Magazine, l'armée israélienne utilise plusieurs programmes d'intelligence artificielle pour définir ses cibles avec des niveaux sans précédent de dommages collatéraux tolérés lors des frappes.

Lavender a défini jusqu'à 37 000 cibles potentielles sur la base de leurs liens avec le Hamas d'après l'enquête du Guardian. Le programme est susceptible de cibler à tort des journalistes, explique une source anonyme qui appartient au renseignement israélien, interrogée par un membre du consortium : "C'est possible qu'un journaliste ait été désigné comme cible par Lavender. Il y a des journalistes qui parlent beaucoup aux responsables du Hamas. Les journalistes peuvent les appeler ou faire partie d'un groupe WhatsApp. Donc ce serait cohérent que Lavender les identifie comme militants du Hamas."

L'intelligence artificielle au service de la guerre a une autre limite. D'après plusieurs sources du renseignement interrogées par un partenaire de Forbidden Stories, le protocole de l'armée consiste à accepter les recommandations de Lavender automatiquement en ne vérifiant que le genre (homme) de la cible. D'après Jennifer Gibson, qui a une grande expérience dans les crimes extrajudiciaires pour l'organisation Reprieve, il peut être difficile pour l'opérateur de contredire la machine avant le tir : "Je peux imaginer un scénario dans lequel l'ordinateur établit qu'une personne A est un terroriste dans ce contexte. Et le pilote ou la personne qui est derrière le siège dit : 'Ok, il porte une veste de journaliste mais ça doit être une couverture, parce que l'ordinateur me dit qu'il a tous les marqueurs d'un terroriste.'"

Interrogée sur ce sujet, l'armée israélienne indique dans sa réponse du 20 juin qu'elle "n'effectue que des tirs directs sur des cibles militaires en accord avec des règles de proportionnalité. Contrairement aux affirmations, les forces de défense israéliennes n'utilisent pas l'intelligence artificielle pour identifier des combattants."

Des journalistes menacés

Le photographe Mohammed Zaanoun est une figure. Il a travaillé pour Le Monde et la BBC. Il a presque 1,5 million d'abonnés sur Instagram, il appartient à une famille de journalistes. Et comme beaucoup de ses confrères, il a reçu des coups de fil menaçants. Deux précisément, qu'il attribue à l'armée israélienne : "Les Israéliens envoient des textos ou appellent tous les journalistes à Gaza. Ils disent : 'Stop ! On peut vous viser ou viser votre famille.'"

Fin octobre, Motaz Aziza publie une vidéo dans laquelle une voix lui conseille de quitter le nord de l'enclave. Il fait partie des journalistes qui ont gagné une énorme popularité dans sa couverture de la guerre. Il explique que pendant un mois, il n'est pas rentré chez lui par peur d'être ciblé : "Ils me disaient qu'ils savaient où j'étais, qu'ils regardaient. Ils me disaient que je devrais parler du Hamas, de ce qu'il a fait le 7 octobre."

 

Ce bilan hors norme de journalistes tués, blessés, visés, et ces menaces à répétition ont convaincu les journalistes gazaouis que l'exercice de leur profession les mettait en danger. Après avoir réchappé à un tir de drone à proximité, le journaliste Basel Kheireddine a décidé de réduire son activité : "On a juste fait 10% de ce qu'on faisait avant cet incident. C'est naturel pour tout le monde de s'éloigner du danger."

Pour Motaz Aziza, le gilet pare-balles est plus une cible qu'une protection. Yahya Hassouna, de l'Agence France Presse, a échappé à la mort après une frappe contre un bâtiment qui a tué trois journalistes. Pour lui, cette guerre a changé les paramètres : "On sait que dans beaucoup de guerres, la vie des journalistes est en danger, mais en général ils savent où se placer et quoi filmer. Là, on a peur de mourir à chaque minute. Les gens refusent de louer des appartements à des journalistes." Dans sa réponse du 20 juin, l'armée israélienne affirme que "ces allégations,sont totalement fausses".

Une porosité entre la presse et le Hamas, selon Israël

Pour expliquer le nombre considérablement élevé de journalistes tués dans cette guerre, les militaires israéliens donnent deux explications principales. Dans leur couverture médiatique à Gaza, l'armée considère que les journalistes palestiniens s'exposent à des risques lors des opérations militaires particulièrement intenses dans cette guerre. Ils sont en quelque sorte des victimes collatérales.

L'autre explication concerne l'utilisation présumée de la presse par le Hamas. L'armée israélienne considère que le Hamas se sert des journalistes comme d'une couverture. "Il y a aussi des cas où les journalistes ont été blessés en prenant part directement aux combats", écrit l'armée dans ses commentaires du 20 juin. Il y aurait en quelque sorte une porosité entre la presse et le Hamas.

Depuis le début de la guerre, la presse gazaouie a été attaquée par les réseaux sociaux, les groupes de réflexion et des membres du gouvernement israélien. Plusieurs journalistes travaillant pour des médias internationaux ont été accusés d'avoir eu connaissance des plans des groupes armés le 7 octobre et d'avoir participé aux attaques, ce qui a été démenti par les médias concernés.

Dans un rapport publié en janvier dernier, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, proche de l'appareil de sécurité israélien, affirmait que plus de la moitié des 131 journalistes tués après trois mois de guerre étaient affiliés à des organisations terroristes. D'après l'enquête de Forbidden Stories, 40 journalistes travaillant pour le réseau du Hamas ont été tués depuis le 7 octobre. Le Hamas finance et dirige un groupe de presse dans la bande de Gaza : Al Aqsa. Le groupe emploie 300 personnes, d'après Suleiman Abu Sitta qui y a travaillé pendant 17 ans.

D'après le décompte de Forbidden Stories, Al Aqsa est le groupe de presse le plus endeuillé depuis le 7 octobre. Interrogées par le consortium fin mai pour savoir si l'armée avait délibérément visé des journalistes d'Al Aqsa, les forces de défense israéliennes ont publié une liste de six noms de journalistes employés par le média du Hamas et considérés par l'armée comme des opérationnels de la branche militaire du Hamas déguisés en journalistes. "Radio Al Aqsa emploie souvent des terroristes et leur offre une façade de journalistes", affirme l'armée dans une réponse du 5 juin 2024.

De façon plus générale, le porte-parole francophone de l'armée, le colonel de réserve Olivier Rafowicz, estime que "Al Aqsa fait partie de la branche militaire du Hamas. Les gens qui y travaillent sont des membres actifs de l'appareil militaire du Hamas. Ils reçoivent des ordres des chefs militaires du Hamas." Mais l'armée ne souhaite pas donner de preuves ou de détails sur la façon dont elle relie les six employés d'Al Aqsa aux brigades du Hamas. Elle avait déjà tenté d'incriminer deux journalistes victimes d'une frappe sur leur voiture le 7 janvier, avant d'être contredite par une enquête du Washington Post.

Irene Khan, rapporteure spéciale des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression, estime que l'armée israélienne manque pour le moins de transparence sur le sujet : "Actuellement, les Israéliens ont non seulement diffusé des fausses informations sur des journalistes prétendument liés à des militants, mais ils n'ont pas apporté suffisamment de preuves. Donc il y a une double faillite de leur part. Les journalistes semblent avoir été visés, dans le sens où il n'y a pas eu suffisamment de protection à leur égard. Et parfois, ils ont été visés parce qu'ils étaient soupçonnés d'appartenir au Hamas."

Des journalistes mal protégés

Les journalistes n'ont pas de statut spécial en temps de guerre, ils sont protégés par les conventions de Genève, comme tous les civils. Viser directement des journalistes ou négliger les règles de proportionnalité lors des frappes sur des cibles militaires s'apparente à un crime de guerre dans le droit pénal international, selon Reporter Sans Frontières.

L'organisation française a soumis 22 cas au procureur auprès de la Cour pénale internationale. Antoine Bernard est directeur du plaidoyer, du contentieux et de l'assistance à RSF. Il espère que la cour permettra de lever les doutes : "On a visé l'ensemble des journalistes qui ont été tués à Gaza, explique le juriste. Parmi eux, en particulier, 22 cas de journalistes pour lesquels nous avons des raisons sérieuses de craindre qu'ils n'aient été visés intentionnellement dans le cadre de leur activité. Et donc pour lesquels nous en appelons à l'intervention de la Cour pénale internationale."

Interrogée sur le sujet, une source dans l'armée israélienne dit qu'elle enquête sur des dizaines de cas de journalistes tués lors d'opérations. Les résultats de ces enquêtes seront transférés au Procureur général de l'armée qui décidera des mesures à prendre. En se fiant à son expérience, Irene Khan, pour l'Onu, affirme qu'avant le 7 octobre il n'y a eu aucune enquête rendue publique sur des cas de journalistes tués en Cisjordanie, pointant de fait une culture israélienne de l'impunité pour les territoires occupés. L'attaque du Hamas le 7 octobre au sud d'Israël a fait 1 200 victimes, majoritairement civiles et 251 personnes ont été enlevées.

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