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Derrière les violences anti-américaines, "une guerre pour le leadership islamique"

Le Qatar et l'Arabie saoudite se livrent une lutte d'influence par Frères musulmans et salafistes interposés.

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France Télévisions
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Des manifestants devant l'ambassade américaine à Tunis, le 12 septembre 2012. La majorité sont des salafistes. (CITIZENSIDE.COM / AFP)

VIOLENCES ANTI-AMERICAINES - "Ne craignez pas les islamistes, craignez les salafistes", titrait, le 19 août, Robin Wright, éditorialiste du New York Times. De retour d'un voyage en Tunisie, plus d'un an après les "printemps arabes", le journaliste américain remarquait que les islamistes ne formaient pas un bloc uni. Il distinguait les "grands partis islamistes modernes", vainqueurs d'élections au Maroc, en Tunisie et en Egypte, des salafistes, "puritains populistes", qui "puisent dans la désillusion et le désordre de la transition".

Moins d'un mois plus tard, l'actualité semble lui avoir donné raison. Le 11 septembre, la diffusion d'un mauvais film islamophobe met le feu aux poudres. Les représailles aboutissent à l'attaque de l'ambassade américaine au Caire et à la mort de quatre Américains à Benghazi (Libye), dont l'ambassadeur en poste dans le pays. Le rédacteur en chef de Foreign Policy, Christian Caryl, titre à son tour sur le "moment salafiste". Il voit la marque de ce courant religieux derrière ces éruptions de violence et relève que "les émeutiers, dans les deux cas, viennent d'une région où le salafisme est en pleine floraison."

Les signes avant-coureurs des progrès des salafistes

Caryl revient sur une succession d'événements qui auraient dû alerter les autorités : destruction de sanctuaires soufis en Libye, attaques de magasins vendant de l'alcool et d'un élu français en Tunisie, influence grandissante des salafistes au sein de la rébellion syrienne... Au tableau de chasse des salafistes ou de groupes qui leur sont proches, on peut également ajouter la destruction de mausolées au Mali et une influence grandissante au Cachemire indien. Ainsi que de surprenants scores aux législatives égyptiennes, où le parti Al Nour a conquis environ 20% des sièges.

Contacté par FTVi, le sociologue et spécialiste du salafisme Samir Amghar nuance : "Je ne pense pas qu'ils soient l'unique acteur" des manifestations anti-américaines. Il souligne que les pays où les manifestations ont éclaté sont des "sociétés très conservatrices", avec certaines "valeurs" à ne pas bafouer et une "hypersensibilité" dès qu'on parle de religion : question de "dignité".

Il n'en reste pas moins que ce courant de l'islam ultra-orthodoxe se fait une place dans le paysage politique du Maghreb et du Moyen-Orient. Pourtant, "le discours politique des salafistes reste souvent à l'état embryonnaire, et c'est bien la réforme socio-religieuse qui reste leur priorité", explique Stéphane Lacroix, auteur d'ouvrages sur le sujet.

Regroupés dans des petites formations hétéroclites, la plupart des salafistes exècrent la violence. Mais certains ont "une volonté de créer un rapport de forces dans la rue, en prenant prétexte de la dénonciation des 'atteintes au sacré' ", explique Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po.

Deux pétromonarchies aux manettes

Pourquoi chercher la confrontation ? En sous-main se jouerait, "par groupes islamistes interposés, une guerre pour le leadership islamique dans le monde", analyse Samir Amghar, auteur de Le salafisme d'aujourd'hui. Mouvements sectaires en Occident, aux éditions Michalon.

Deux pétromonarchies s'affrontent : le Qatar et l'Arabie saoudite. Les Qataris sont alliés à l'organisation très structurée des Frères musulmans, au pouvoir en Egypte, et sont supposés être proches d'Ennahda, première force politique en Tunisie. Les salafistes apparaissent dès lors comme un moyen de contrebalancer leur hégémonie. Ils sont soutenus par les Saoudiens.

"L'émergence [des tendances salafistes] est l'une des conséquences et l'un des outils de la politique étrangère saoudienne, selon Mohamed-Ali Adraoui, chercheur à Sciences Po, interrogé par le site Zaman. Depuis la guerre en Libye, l'Arabie saoudite a adopté une politique plus proactive pour empêcher l'émergence de pôles qui pourraient lui nuire. Le calcul qui a consisté à financer et appuyer l'émergence des mouvements salafistes est fait par certains dirigeants saoudiens."

Selon Zaman, le parti égyptien salafiste Al Nour a bénéficié des pétrodollars saoudiens. Pétrodollars également investis dans les "chaînes saoudiennes" religieuses sur lesquelles s'expriment les théologiens salafistes, selon Samir Amghar. Ce sont elles qui ont diffusé le film polémique L'innocence des musulmans traduit en arabe, sans quoi il serait passé inaperçu. 

L'Arabie saoudite a d'abord été une terre d'accueil pour les Frères musulmans hostiles au président égyptien Nasser dans les années 1960 et 1970. Puis les Saoudiens ont progressivement pris leurs distances avec cette organisation favorable à Saddam Hussein lors de la première guerre du Golfe (1990-1991). Se sentant menacée par la contestation portée par les Frères lors des "printemps arabes", l'Arabie saoudite a définitivement coupé les ponts avec l'organisation, jugée trop turbulente, selon Samir Amghar. Les Frères musulmans se sont alors tournés vers les Qataris.

Un guerre économique et non idéologique

Cette lutte ne doit pas être lue comme un affrontement idéologique, poursuit Amghar : "L'objectif n'est pas de développer l'islamisme dans le monde, mais d'avoir des alliés qui partagent des points de vues et des intérêts économiques." Beaucoup plus terre à terre, chacun cherche à "défendre des intérêts stratégiques", dans la perspective de la fin du pétrole. "Le Qatar a une croissance à deux chiffres, une capacité financière importante, il lui faut avoir une présence régionale et investir pour avoir des alliés."

La politique ? "Les intérêts sont identiques", ce sont des "régimes autoritaires" qui ont intérêt à "maintenir ou à encadrer la contestation et à la détourner vers d'autres pays". Les deux pétromonarchies, alliées des Etats-Unis, n'ont d'ailleurs pas connu de violences anti-américaines sur leur sol. Le Qatar a-t-il cherché à calmer le jeu ? Il a annoncé qu'il allait investir 450 millions de dollars dans la réalisation de trois films pour présenter la "vraie image" du prophète, selon l'agence italienne Ansa.

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