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Le Hamas a-t-il les moyens de s'entêter à Gaza ?

Le mouvement islamiste a rejeté la trêve soumise par l'Egype, lundi. Il est pourtant isolé, divisé et affaibli. Analyse. 

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Un Palestinien observe les décombres d'une maison détruite par une frappe israélienne, dans le nord de Gaza, le 15 juillet 2014. (MAHMUD HAMS / AFP)

"Rien de moins ne sera accepté." En refusant le cessez-le-feu proposé par l'Egypte, le Hamas a listé ses conditions, mardi 15 juillet : la "fin de l’agression contre le peuple palestinien", l'arrêt du blocus de Gaza, "l'ouverture du poste frontalier de Rafah avec l’Egypte" et la "libération des prisonniers réarrêtés". Affaibli et divisé, le mouvement palestinien au pouvoir à Gaza depuis 2007 tente le tout pour le tout. Peut-il tenir face à l'opération Bordure protectrice menée par Israël depuis huit jours ? 

Oui, il dispose de munitions importantes

Au-delà des obus de mortiers artisanaux dont il fait régulièrement l'usage, le Hamas détient de plus en plus de missiles plus sophistiqués, tels que les Fajr 5 de fabrication iranienne, qui peuvent atteindre des cibles jusqu'à 75km, mais aussi des roquettes de type M-302, d'origine syrienne. Le 10 juillet, l'une d'elles a été tirée sur Hadera, une localité au nord de Tel-Aviv, plus de 100 km au nord de Gaza. 

"Les Israéliens ont été surpris par l'envoi de missiles longue portée", confirme Yves Aubin de La Messuzière, ancien diplomate, interviewé par francetv info. "Depuis 2012, les groupes armés de la bande de Gaza ont doublé leur capacité en nombre de missiles, et accru notamment le nombre de missiles de longue portée", abonde Samy Cohen, directeur de recherche au Ceri Sciences-po, dans Le Nouvel obs.

De plus, selon Magnus Ranstorp, chercheur au Collège de défense suédois à Stockholm, interviewé par Le Figaro (pour abonnés), la branche militaire du Hamas est forte de 25 000 membres. "Ils ont commencé de piéger, au moyen d'explosifs, des routes, des maisons, ainsi que les tunnels qu'ils construisent désormais entre la bande de Gaza et l'Etat hébreu", précise-t-il.  

Enfin, pour l'instant, l'armée israélienne "a frappé fort à Gaza mais n'a pas tapé assez fort sur la branche armée du Hamas", estime auprès de l'AFP l'ex-chef des renseignements militaires Amos Yadlin, qui chiffre à environ 50 le nombre des tués dans les rangs du mouvement islamiste.

Non, il est affaibli diplomatiquement et économiquement

Si sa branche militaire se porte bien, le Hamas est exsangue économiquement. Depuis plusieurs mois, le mouvement ne peut plus payer les salaires de ses quelque 40 000 fonctionnaires, ni même celui de ses combattants.

Mais surtout, il a perdu un à un ses principaux alliés sur la scène internationale. En effet, le mouvement sunnite s'est aliéné la Syrie et l'Iran en soutenant les rebelles syriens contre Bachar-Al Assad. Puis, il a perdu le soutien des Frères musulmans égyptiens après la destitution de Mohamed Morsi en juillet 2013. "Le Hamas a des relations exécrables avec l’Egypte du général Sissi, qui ferme les tunnels se trouvant sous la frontière", détaille Charles Enderlin, le correspondant de France 2 à Jérusalem. Or, c'est par là que passait le matériel militaire du Hamas. "A plusieurs reprises, ces derniers jours, des camions transportant des missiles ont été interceptés par les Egyptiens", ajoute-t-il. 

Reste le Qatar. Des centaines de millions de dollars promis par l'émir, le cheikh Hamad Ben Khalifa Al-Thani, lors d'une visite historique en octobre 2012, seule une partie est parvenue. 

Oui, il en a besoin pour exister

"Le Hamas a besoin de maintenir un état de tension permanent pour exister. Tous ses efforts sont en faveur de la tension avec Israël", note Frédéric Encel, géopolitologue interviewé par francetv info. "Actuellement, il suffit que l’organisation islamiste se contente de tirer quelques missiles ou des obus de mortier chaque jour pour obliger les Israéliens à rester en état d’alerte", note Charles Enderlin en écho. 

"Ce que le Hamas veut de cette guerre, c'est montrer qu'il est encore en mesure de défendre la population", observe Akram Attallah, un expert indépendant interrogé par l'AFP. En effet, dans la bande de Gaza même, le mouvement islamiste est concurrencé par plusieurs groupes dissidents, dont le groupe Jihad Islamique, financé par l'Iran, et une quinzaine de petites formations jihadistes salafistes.

"S'il veut peser dans le processus avec Israël, le Hamas doit montrer qu'il reste maître à Gaza", décrypte Frédéric Encel. Pour Akram Attallah, s'il parvient, à l'issue d'hypothétiques négociations à arracher des concessions à Israël, comme un allègement du blocus, le mouvement se retrouvera "plus populaire et financièrement mieux portant".

Pas vraiment, il est divisé

Depuis toujours, le Hamas est partagé, notamment entre la direction à l'intérieur de la bande de Gaza et celle en exil au Qatar, dont fait partie Khaled Meshaal. Mais aussi entre sa branche politique et la branche militaire. "On a très peu d'informations sur les coulisses, mais l'on sait que la branche militaire a son mot à dire, alors que la branche politique, plus à l'écoute de l'opinion publique, voudrait accélérer le mouvement vers le cessez-le-feu", raconte Charles Enderlin. 

"La majorité des dirigeants du Hamas considèrent qu'il faut avant tout gérer Gaza et le quotidien de sa population, et voient la solution militaire comme une tactique pour négocier de meilleures conditions de vie en échange d'un nouveau cessez-le-feu", détaille Aude Signoles, chercheuse associée à l'Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman et spécialiste du Hamas, contactée par francev info.

A cette majorité s'oppose une minorité jusqu'au-boutiste, qui souhaite le maintien permanent de la lutte armée. "Pour l'instant, reprendre la guerre permet de retrouver une légitimité auprès de la population", ajoute la chercheuse, qui précise : "Pour la première fois depuis novembre 2012, une majorité de la population de Gaza la soutient." 

Oui, Israël hésite

"Dans le cadre d'une guerre de haute intensité menée par Israël, non, le Hamas n'a pas les moyens de tenir", assène Frédéric Encel. Cependant pour le géopolitologue, l'Etat hébreu n'a pas "le syndrome tchétchène", "la volonté d'un régime autoritaire d'éradiquer un mouvement d'un territoire, au prix de milliers de morts". Cela lui serait très difficile "politiquement et moralement".

D'ailleurs, dès le début de l'opération, Tsahal a rappelé 40 000 réservistes. Bien moins que les 75 000 mobilisés lors de la dernière offensive de 2012. Et le Benjamin Netanyahu, a remercié, mardi 15, le vice-ministre de la Défense Danny Danon, qui avait publiquement critiqué l'acceptation de la trêve proposée par l'Egypte. De plus, s'il éradiquait complètement le Hamas, Israël aurait à faire face à des groupes bien plus extrémistes. 

"Quel que soit le résultat de la guerre, le Hamas n'a rien à perdre", résume Moukhaïmer Abou Saada, professeur de sciences politiques à l'université Al-Azhar de Gaza, auprès de l'AFP. Mais pour Yves Aubin de La Messuzière, quand bien même un accord serait trouvé sur Gaza, "il y aura, dans les mois à venir, une situation plus difficile encore dans le reste des territoires palestiniens, y compris à Jérusalem"

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