En Israël, des militaires font entendre leur voix et elle ne plaît pas toujours

L’armée se fait entendre. Ou du moins certains de ses plus hauts cadres. Alors que la situation est particulièrement tendue sur le terrain depuis le début de l’«intifada des couteaux», les responsables de l’armée essayent de tenir un discours «moral», provoquant un vif débat en Israël où l’extrême droite est au pouvoir, avec Netanyahu.

Le Premier ministre isaélien Benjamin Netanyahu et son ministre de la Défense, Moshé Yaalon.
Le Premier ministre isaélien Benjamin Netanyahu et son ministre de la Défense, Moshé Yaalon. (EMIL SALMAN / POOL / AFP)

L'armée, accusée notamment par les Palestiniens de crimes de guerre dans la bande de Gaza ou d'usage excessif de la force en Cisjordanie soumise à son occupation, s'est retrouvée vis-à-vis des Israéliens et de l'un des gouvernements le plus à droite de l'histoire d'Israël dans «la position improbable de représenter la voix de la raison et de la retenue», écrivait récemment le quotidien de gauche Haaretz.

En Israël, l’armée est républicaine et ne fait pas de politique, même si de nombreux ministres viennent de l'armée. Pourtant, récemment, certains de ses plus hauts responsables ont tenu à faire entendre une petite musique qui ne semble pas avoir plu aux Israéliens les plus extrémistes. 

«Examen de conscience national»
Des exemples ? Le ministre de la Défense Moshé Yaalon, membre du Likoud, parti du Premier ministre Netanyahu, a appelé les soldats à être non seulement des chefs militaires, mais aussi des éducateurs, et à dire ce qu'ils pensent, quitte à contredire leurs supérieurs ou leurs dirigeants politiques. Résultat: M.Netanyahu a convoqué son ministre le 16 mai 2016. Les deux hommes ont «clarifié les choses», ont-ils dit dans un communiqué commun. «Il ne fait aucun doute, et il n'a jamais fait aucun doute, que l'armée est subordonnée à la direction politique et que les officiers sont libres d'exprimer leur opinion là où il est approprié de le faire», ont-ils dit.

Autre affaire: le chef d'état major adjoint Yaïr Golan, connu pour son franc-parler, avait estimé la veille de la journée de la Shoah, le 4 mai, que l'Holocauste devait pousser les Israéliens à un «examen de conscience national».  

Il avait ajouté s'inquiéter «de voir les processus nauséabonds qui se sont déroulés en Europe en général et plus particulièrement en Allemagne, il y a 70, 80, 90 ans et de voir des signes de cela parmi nous en 2016». «Après tout, il n'y a rien de plus simple et de plus facile que de haïr l'étranger (...) de susciter la peur et d'intimider (...) de devenir bestial, d'oublier les principes et d'être content de soi», avait-il ajouté.

Hauts gradés israéliens, dont le général Yair Golan (à gauche) en présence du sécrétaire à la Défense américain Ashton Carter en 2015.
Hauts gradés israéliens, dont le général Yair Golan (à gauche) en présence du sécrétaire à la Défense américain Ashton Carter en 2015. (AFP PHOTO / POOL / CAROLYN KASTER )

«Vider (leur) chargeur» sur une fille de 13 ans 
Ses propos avaient bien sûr provoqué une tempête à droite. Le ministre de l'Education Naftali Bennett, chef de file du parti nationaliste religieux Foyer juif, a exigé qu'il les rectifie «immédiatement (...) avant que les négationnistes ne transforment ces paroles erronées en étendard et que nos soldats ne soient comparés à des nazis avec un sceau d'approbation venu d'en haut» tandis que le Premier ministre affirmait que «la comparaison qui transparaît des mots du chef d'état major adjoint avec des événements caractérisant l'Allemagne nazie d'il y a 80 ans est choquante.» 

Ces échanges se font alors que l’armée est en première ligne dans l’occupation des Territoires palestiniens (qui dure maintenant depuis 49 ans) et doit trouver les moyens de répliquer aux attaques suicidaires des Palestiniens qui s’en prennent avec des couteaux aux Israéliens. Le 17 février, en pleine vague d'attaques palestiniennes, le chef d'état-major Gadi Eisenkot suscitait la controverse en déclarant ne pas vouloir voir ses soldats «vider (leur) chargeur» sur une fille de 13 ans armée de ciseaux.

Pour preuve de cette tension au quotidien, l’affaire du 24 mars à Hébron, qui a vu un soldat, Elor Azria, abattre un blessé palestinien. Dans ce cas, l’armée a, semble-t-il, mené très rapidement son enquête, certes poussée par une terrible vidéo. Là aussi la position de l’armée a fait polémique, certains, à l’extrême-droite notamment, n’ayant pas apprécié la célérité de la justice militaire.


«L'armée la plus morale du monde»?
Pour autant, les évocations des actes sur le terrain par des militaires n'ont pas tous le même retentissement. Les témoignages, très concrets, évoqués par des défenseurs des droits de l'Homme de l'association Breaking the Silence font moins de bruit que les propos des hauts gradés. Le ministre de la Défense a d'ailleurs interdit aux soldats de parler avec cette organisation, selon Amnesty International.

Présentée souvent par ses défenseurs comme «l’armée la plus morale du monde», l’armée israélienne est pour d'autres une armée d’occupation avec les conséquences liées à une telle situation. De nombreuses critiques ont émaillé ses actions. «il n’y a pas de raison d’idéaliser l’état-major par simple contraste avec la radicalisation de la droite. L’armée israélienne est le bras de l’occupation en Cisjordanie, dont on commémorera le demi-siècle en 2017. Sous son administration et sa surveillance s’organisent, chaque jour, mille discriminations contre les Palestiniens. De l’accès contrarié aux ressources du sous-sol à l’expropriation des terres ; de l’arrachage des oliviers par les colons à l’extension des colonies et des constructions illégales ; de la tolérance pour les avant-postes illégaux des colons aux permis de construire inaccessibles pour les Palestiniens en zone C (qui couvre 60% de la Cisjordanie, sous contrôle israélien) ; des violations des droits contre les suspects palestiniens, mineurs et majeurs, à la pratique de la détention administrative, sans aucune justification ; des violences régulières, banalisées, jusqu’aux cas d’exécution : la liste est longue», écrivait Piotr Smolar, le correspondant du Monde en Israël.