Nucléaire iranien : le "non" stratégique de la France à Genève

Laurent Fabius a défendu lundi la position de la France dans le dossier du nucléaire iranien après les critiques de Téhéran et l'agacement de certains diplomates. Ces derniers accusent Paris d'avoir entravé les discussions à Genève ce week-end. La stratégie de la France est en fait multiple dans ce dossier sensible.

(Denis Balibouse Reuters)

Qu'est-ce qui a poussé la France à autant d'intransigeance dans le dossier du nucléaire iranien, allant jusqu'à faire échouer les discussions à Genève ce week-end entre le groupe P5+1 (Russie, Chine, France, Grande-Bretagne, Etats-Unis, Allemagne) et l'Iran ?

Apparemment, le principal désaccord a porté sur la question de la fermeture du réacteur d'Arak, qui doit entrer en fonction l'an prochain et le sort du stock d'uranium fortement enrichi, deux mesures justement soutenues par Paris. Mais d'aucuns y voient d'autres raisons, plus diplomatiques.

Nouer de nouvelles relations stratégiques avec les Etats du Golfe et Israël


La position dure adoptée par la France n'a pu surprendre les autres délégations. Paris a toujours été très clair sur sa stratégie dans cette région du monde. Et ce nouveau statut de seul défenseur des intérêts d'Israël et des pétromonarchies sunnites du Golfe est porteur de promesses diplomatiques et commerciales pour l'exécutif.

Les autorités françaises mettent en avant leur position dure contre la prolifération des armes comme la preuve qu'elles agissent, dans le dossier du nucléaire iranien, par principe et non pas dans l'objectif de s'attirer les faveurs des Etats du Golfe ou d'Israël. Elles ne cachent pas pour autant voir dans les échanges économiques avec le Moyen-Orient une source de croissance et d'emplois.

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En octobre, la France a signé avec l'Arabie saoudite un contrat de modernisation de six navires et pétroliers ravitailleurs de la marine saoudienne. En juillet, elle a remporté un contrat estimé à un milliard d'euros pour la fourniture aux Emirats arabes unis de radars antiaériens et de satellites d'observation militaire. Paris serait également optimiste pour la signature d'un accord majeur avec Ryad sur la livraison de missiles de défense sol-air et pour la vente de chasseurs Rafale au Qatar.

"Il ne s'agit pas seulement de ventes d'armes mais aussi d'influence stratégique dans cette région ", analyste Shashank Joshi, spécialiste du Moyen-Orient au Royal United Services Institute de Londres (RUSI). "La France, ajoute-t-il, peut gagner de l'influence en Arabie saoudite et en Israël. "

Tensions entre la France et les Etats-Unis


Si les relations franco-américaines ne sont plus aussi mauvaises qu'en 2003, lorsque Paris avait pris la tête de l'opposition à l'intervention américaine en Irak, de nouvelles tensions ont émergé entre les deux capitales. Au début de l'année, les hésitations de Washington à soutenir l'intervention militaire française au Mali pour stopper la progression de groupes islamistes liés à Al-Qaïda ont déçu les autorités françaises.

Dans le dossier syrien, la reculade de l'administration Obama après le bombardement chimique en août de populations civiles près de Damas, alors que les Etats-Unis et la France semblaient prêts à des frappes "punitives " contre le régime de Bachar al-Assad, a également laissé un goût amer à Paris.

"Il y a quinze ans, nos partenaires américains avaient l'habitude de nous donner des leçons. Aujourd'hui, dès qu'il est question du Moyen-Orient, ils semblent pleins d'incertitude et de doutes. Et cette incertitude nous donne un atout pour influencer notre politique ", note un haut responsable français.

Si la position française sur le dossier nucléaire iranien a agacé l'administration Obama, elle a en revanche suscité l'approbation de deux influents sénateurs républicains. "Vive la France ", s'est ainsi écrié, en français dans le texte, le sénateur John McCain sur son compte Twitter. "La France a eu le courage d'empêcher un mauvais accord sur le nucléaire iranien ", a-t-il déclaré.

La France peut-elle continuer à faire cavalier seul ?


La question à présent est de savoir jusqu'où la France est prête à aller dans ce qui apparaît comme un cavalier seul parmi les Occidentaux, de savoir si elle irait jusqu'à opposer son veto à un accord avec l'Iran. Un nouveau round de négociations a été fixé au 20 novembre, au moment où François Hollande doit se rendre en Israël et dans les Territoires palestiniens.

"Dans ce conflit, la partie la plus difficile ne se joue pas entre la France et l'Iran, mais entre les Etats-Unis et l'Iran ", estime l'ancien ministre socialiste de la Défense Paul Quilès. "Si le président des Etats-Unis souhaite rechercher un compromis, il serait dès lors épouvantable que la France l'empêche. "