Irak: vers un retour de la guerre civile ?

L’été et le mois du ramadan ont été une période particulièrement meurtrière en Irak, la plus sanglante depuis 2008 : rien qu’en juillet, plus de 1000 personnes ont été tuées dans des violences. Les spécialistes les attribuent à un regain d’activités d’al-Qaïda. Mais aussi à la fracture entre chiites et sunnites, attisée par le conflit syrien et l’incurie du pouvoir à Bagdad.

Près du siège de la chaîne de télévision al-Ahad à Baladiyat (banlieue est de Beyrouth), le 15 août 2013, après un attentat à la voiture piégée.
Près du siège de la chaîne de télévision al-Ahad à Baladiyat (banlieue est de Beyrouth), le 15 août 2013, après un attentat à la voiture piégée. (AFP - Ali al-Saadi)
Une nouvelle série d’attentats à la voiture piégée a tué au moins 34 personnes et fait plus de 100 blessés le 15 août. Une série qui vient après de nombreuses autres, et vise les autorités et la communauté chiite. «Les rues irakiennes sont devenues un champ de bataille pour des individus sectaires qui sont motivés par la haine et des diktats religieux, et osent tuer des gens innocents», a déclaré le ministère de l'Intérieur dans un communiqué d'une franchise inhabituelle.

Ces derniers attentats n’ont pas été signés. Mais la branche irakienne d’Al Qaïda, l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), avait revendiqué une vague d’attaques qui a fait plus de 80 morts lors de la fête de l’Aïd marquant la fin du ramadan, le 10 août. Cette période, sacrée pour les musulmans, voit souvent une augmentation des violences : les djihadistes estiment que leurs attaques sont encore plus justifiées d’un point de vue religieux, selon les experts.

Mais ce ramadan a été plus violent que dans le passé. Dans ce contexte surgit la crainte d’un retour de la guerre civile entre chiites et sunnites qui avait culminé entre 2005 et 2008. Et fait des dizaines de milliers de morts. «La stratégie de l'EIIL consiste à entraîner le pays dans un cycle infernal de violences confessionnelles et ethniques, qui fait le terreau de sa propagande antichiite, antichrétienne et antikurde»

Ce regain d’activités de l’EIIL survient quelques semaines après deux audacieux assauts contre les prisons de Taji (nord de Bagdad) et d’Abou Ghraïb (ouest de la capitale), revendiqués par l’organisation d’obédience sunnite. Dans un communiqué diffusé sur internet, le groupe a affirmé avoir libéré «plus de 500 moudjahidines». Parmi eux, plusieurs dirigeants d’al-Qaïda. Ces attaques attestent «d'une très bonne préparation et une très bonne logistique», constate un diplomate cité par Le Figaro.



L’impact du conflit syrien
Selon les experts, la mouvance djihadiste était jusque-là en perte de vitesse. Quelques-uns de ses militants l’avaient quittée pour aller se battre en Syrie contre le régime Assad. Mais apparemment, elle a été en quelque sorte relancée par le conflit syrien. Certains combattants sont revenus de Syrie «avec des armes livrées par les parrains internationaux de la rébellion syrienne», selon Le Figaro«Une chose est sûre: le conflit entre Assad et ses opposants galvanise la mouvance terroriste qui, au printemps, a fusionné ses branches irakienne et syrienne» au sein de l’EIIL. 

D’une manière générale, la guerre en Syrie, qui se déroule aux portes de l’Irak, aggrave la fracture entre chiites et sunnites. «Par milliers, les premiers rejoignent les forces de sécurité syriennes qui cherchent à écraser une rébellion sunnite qui bénéficie d’appuis en armes et en combattants venus de l’ancienne Mésopotamie», explique Le Figaro.

Par ces actions, les djihadistes cherchent sans doute aussi à récupérer la montée de la colère au sein de la communauté irakienne sunnite, minoritaire, qui s’estime victime de discriminations. D’où leur volonté de viser des symboles du pouvoir irakien. Plus généralement, ils surfent aussi sur la défiance de la population vis-à-vis du gouvernement. Lequel se voit reprocher son incapacité à répondre à la violence, comme à fournir des services de base essentiels, en particulier un approvisionnement stable en électricité.

Un pouvoir paralysé
De fait, le pouvoir, dominé par les chiites, est paralysé par la crise politique. Depuis les législatives de 2010, très peu de lois ont été adoptées. Le gouvernement est théoriquement une coalition, où chaque parti est représenté. Mais les responsables passent la plupart du temps à se critiquer les uns et les autres, tout en tentant d’affirmer leur main-mise sur les ministères.
 
Le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki (à droite), discutant le 24-9-2009 à Bagdad avec des familles affectées par un attentat à la bombe. 
Le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki (à droite), discutant le 24-9-2009 à Bagdad avec des familles affectées par un attentat à la bombe.  (Reuters - Saad Shalash)

De plus, le premier ministre chiite Nouri al-Maliki, qui accuse ses opposants d’être à la solde de l’étranger, est souvent accusé de chercher à accaparer tous les pouvoirs. Son «autoritarisme» et son «sectarisme» contribuent «à radicaliser une partie de la jeunesse sunnite, déçue par ses représentants politiques, impuissants à obtenir un rééquilibrage des pouvoirs», observe Le Monde. Sa politique anti-sunnite «alimente la soif d'en découdre de ses ennemis les plus radicaux», précise Le Figaro.

Peu de décisions ont été prises et peu sont attendues avant les élections prévues pour le printemps. Le pouvoir a bien fait quelques concessions, notamment en libérant des milliers de prisonniers. Mais il n’a pas résolu «le cœur du problème», selon Le Monde.

«Les hommes politiques sont les principaux responsables de la mauvaise situation sécuritaire, parce ce sont eux qui contrôlent l'appareil sécuritaire», selon Ihsan al-Chammari, un expert à Bagdad cité par l’AFP. «Ils sont également responsables de la corruption et du chômage», ajoute-t-il. Selon lui, peu de progrès sont à attendre avant les élections: «Je pense qu'il y aura une augmentation de la violence» dans les mois prochains. Un avis partagé par John Drake, un analyste pour le consultant sécuritaire AKE Group: «Les choses allaient très mal avant le ramadan, et les facteurs responsables de la violence n'ont pas changé durant le ramadan».