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Le pouvoir égyptien face à "la menace" Black Bloc

DECRYPTAGE | Plusieurs manifestants ont été interpellés mercredi devant les bâtiments du parquet général au Caire. Ils sont soupçonnés d'appartenir à la mouvance des Black Blocs, ces activistes qui ont beaucoup fait parler d'eux lors des sommets internationaux ces dernières années. Pour la justice égyptienne, il s'agit d'une "menace terroriste".
Article rédigé par
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min.
 (Amr Dalsh Reuters)

Les "BB" égyptiens ont fait leur
apparition par dizaines lors du deuxième anniversaire de la révolution le 25
janvier dernier sur la place Tahrir. Depuis, ils revendiquent des "actions
directes" comme l'incendie des locaux du site officiel des Frères
musulmans et l'incendie d'un restaurant appartenant à l'une des figures du parti
du président Morsi.

Inquiétudes du pouvoir et de l'opposition

Face à ce mouvement, le parquet général égyptien a donc
ordonné mardi "l'arrestation de toute personne suspectée d'appartenir à ce
groupe et qu'elle soit déférée devant le parquet
". Toujours selon Talaat
Ibrahim Abdallah, "l'enquête a montré que le Black Bloc est un groupe
organisé qui mène des actions terroristes
". C'est lors d'une manifestation
pour protester contre cette décision qu'au moins quatre militants encagoulés
ont été interpellés mercredi par la police anti-émeute égyptienne.

L'émergence de ce phénomène n'inquiète pas seulement le pouvoir. Plusieurs révolutionnaires "historiques" s'inquiètent de la spirale de violence de ces derniers jours. Ils craignent notamment les représailles des milices des Frères musulmans. Pour le parti islamique, la violence de certains Black Blocs est aussi une aubaine pour décrédibiliser l'opposition, accusée d'entretenir des liens avec ceux qui "affaiblissent la nation ".

Qui sont ces Black Blocs égyptiens ?

"Ce ne sont pas des enfants des rues mais des jeunes
d'une vingtaine d'années. Ils sont conscientisés et sont engagés dans
l'opposition depuis plusieurs mois
", explique Vanessa Descouraux, la
correspondante de France Info au Caire. Dans une interview donnée de façon
anonyme au journal al-Yawm al-Sabi , l'un des activistes explique que les Black Blocs sont constitués de jeunes non affiliés et de membres du mouvement du 6
avril, une organisation de jeunes très active lors de la révolte qui a renversé
Hosni Moubarak. Plusieurs médias égyptiens expliquent qu'il s'agit
aussi de supporteurs "ultras" du club de foot cairote al-Ahly.

"C'est presque devenu une mode

Mais depuis leur apparition sur la place Tahrir, leur nombre
a explosé. "On ne peut plus vraiment savoir qui sont ces Black Blocs
aujourd'hui. Dans les heures qui ont suivi la manifestation du 25 janvier, des
vendeurs ambulants proposaient des cagoules noires. C'est presque devenu une
mode dans les rassemblements
", témoigne Vanessa Descouraux. Une mode qui a ses avantages : l'attirail du Black Bloc (cagoules et vêtements noirs, protection contre le gaz lacrymogène et armes artisanales) est très utile pour manifester de façon anonyme et se protéger lors des confrontations. Il permet aussi d'avoir une certaine visibilité auprès des médias.

"Le reflet d'une société" 

Sur leurs différentes pages Facebook (ici ou ), les "BB"
égyptiens disent vouloir "se battre contre les fascistes, les Frères
musulmans et leurs alliés militaires
" pour venger leurs
"martyrs". Il s'agit aussi de "libérer le peuple" et d'être
les gardiens de la révolution. Delphine Minoui, du Figaro, a rencontré un
ancien "agent touristique" de 21 ans reconverti en Black Bloc :
"Nous étions contre la violence. Mais aujourd'hui, c'est tout ce qui nous
reste !
".

Pour la politologue Sophie Pommier, ce mouvement reflète
effectivement une exaspération de "la rue" égyptienne : "Ils ont
pensé que chasser Moubarak allait suffire, ils ont cru pouvoir faire confiance
à l'armée, ils détestent les Frères musulmans et n'ont pas confiance en
l'opposition libérale. La violence des Black Blocs égyptiens, c'est le reflet
d'une société qui ne sait pas où elle va
".

Quel rapport avec les "BB" occidentaux ?

Si les "BB" égyptiens ressemblent traits pour
traits à ceux rassemblés à l'occasion des sommets internationaux de l'OMC, du G8, ou de l'Otan, leur
filiation idéologique reste compliquée à établir. Contrairement aux
"BB" historiques, les activistes égyptiens ne semblent pas critiquer
le capitalisme, le libéralisme économique ou la société de consommation. Sur le
plan de l'idéologie politique, une vidéo postée sur YouTube par
"blackblocrev" permet un éclairage particulier. 

Pour le sociologue Francis Dupuis-Déri, universitaire
canadien et auteur de plusieurs ouvrages de référence sur les Black Blocs,
"cette mise en scène révèle des symboles associés aux Black Blocs en
occident : drapeaux noirs, le A cerclé de l'anarchisme et un slogan anti-policier
(Acab pour All cops are bastards). Mais le drapeau égyptien, c'est plutôt
curieux si l'on considère la tradition anti-nationaliste des BB
". Quoi
qu'il en soit, "le Black Bloc est aussi une posture esthétique, qui
peut-être reprise aisément : en Allemagne aujourd'hui, des troupes de choc
néo-nazies défilent en formation BB
", conclut Francis Dupuis-Déri.

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