"La réalité bat la fiction" : à Refshaleøen, le double visage de Peter Madsen, l'inventeur danois accusé d'avoir tué une journaliste dans son sous-marin

Peter Madsen est jugé à partir de jeudi pour le meurtre à bord de son sous-marin de la journaliste suédoise Kim Wall, en août 2017. Dans le quartier de Refshaleøen, où il vivait et travaillait, en face de Copenhague, le personnage fascine autant qu'il répugne.

A gauche, le hangar rouillé dans lequel Peter Madsen travaillait.
A gauche, le hangar rouillé dans lequel Peter Madsen travaillait. (GRÉGOIRE LECALOT / RADIO FRANCE)

En ce mois de mars, la mer Baltique est gelée devant Copenhague. Rien à voir avec le soir du 10 août 2017, quand la journaliste Kim Wall embarque pour un reportage sur le Nautilus, le plus grand sous-marin privé du monde, avec ses 18 mètres, commandé par Peter Madsen. Cet aventurier autodidacte, dont le procès s’ouvre jeudi 8 mars dans la capitale danoise, est soupçonné d'avoir assassiné la journaliste de trente ans. Il risque la perpétuité.

Sur l’île de Refshaleøen, juste en face du centre de Copenhague, tout le monde connaît l’homme de 46 ans : c’est là que Peter Madsen avait son atelier, installé dans un ancien complexe de chantiers navals, devenu friche industrielle.

Les hangars de l’ex zone de chantiers navals de l’île de Refshaleøen ont été fermés en 1996 après une banqueroute.
Les hangars de l’ex zone de chantiers navals de l’île de Refshaleøen ont été fermés en 1996 après une banqueroute. (GRÉGOIRE LECALOT / RADIO FRANCE)

Depuis une dizaine d’années, Refshaleøen reprend vie, colonisé d’abord par des artistes, venu par le collectif Illutron et sa barge, qui fédère les artistes qui proposent des projets à mi-chemin entre l’art et la technologie. C’est aussi de cette façon-là que Peter Madsen a rejoint Refshaleøen.

Au pied d’une descente métallique, dans un fatras de vieux moteurs et de pièces détachées, nous rencontrons Yannik, qui a connu Peter Madsen. "Il a fait des projets ici, se souvient le musicien. Il a fait un ballet, une sorte de carnaval flottant sur le pont de son sous-marin. Il y avait une quinzaine de danseurs qui naviguaient sur le canal. Mais cela fait presque dix ans qu’il n’a plus de projet avec nous. Moi je l’ai toujours vu comme un type très calme : une petite part de moi pense toujours qu’il est innocent. Je sais, ça paraît dingue..."

La barge blanche du collectif d’artistes Illutron, avec lesquels Madsen a collaboré vers la fin des années 2000.
La barge blanche du collectif d’artistes Illutron, avec lesquels Madsen a collaboré vers la fin des années 2000. (GRÉGOIRE LECALOT / RADIO FRANCE)

Pour terminer la construction du Nautilus, son troisième sous-marin, puis embrayer sur un projet de fusée, Peter Madsen s’est installé dans un petit entrepôt rouillé en tôle ondulée, au pied d’un immense hangar décoré d’une fresque aux yeux de loup. Le Nautilus était amarré à une centaine de mètres, dans une darse aux eaux aujourd’hui gelées. C’est là que Kim Wall a embarqué, se souvient Amid, qui travaille pour un traiteur installé là. "C’était là, de l’autre côté, indique-t-elle. Il était avec d’autres personnes aussi, il était souriant. C’était juste avant que tout ça arrive. Après, j’ai entendu parler de l’affaire et je me suis dit : 'Ah oui, c’était cette fois-là'. Ça a commencé ici…"

Entre les restaurants branchés, les lieux culturels, les start-up, Madsen est comme un poisson dans l’eau sur ces docks en pleine transformation. Jakup, patron d’Analisa, une entreprise de logiciels, voulait signer avec lui un contrat de communication. "On a fait une visite d’entreprise avec Peter Madsen cet été, explique-t-il. Il était super, il nous a montré le sous-marin et on a pris une bière ensemble. Un salarié a même navigué de nuit dans le sous-marin. Aujourd’hui, il est témoin au procès. On est très attristés de ce qui est arrivé, il était devenu une icône ici."

Quand on a appris que le sous-marin avait coulé, on s’est tous demandés ce que nous pouvions faire pour l’aider. Quand il a été secouru, on a applaudi. On ne pouvait pas se douter…Jakupfranceinfo

Admiré de loin, cité en exemple de réussite, Peter Madsen sait aussi se faire des ennemis : mégalomane, colérique, il travaille selon ses propres règles et rompt avec ceux qui l’ont aidé à construire le Nautilus, dont la propriété fluctue au gré des disputes. Même scénario sur les fusées : à quelques mètres seulement de son atelier rouillé, l’entreprise qu’il a fondé avec un ex-ingénieur de la Nasa, Copenhagen Suborbital, a publié un communiqué pour rappeler leur rupture et ne veut plus parler de lui.

Cet autre visage de Peter Madsen, son intérêt pour les pratiques sado-masochistes extrêmes, dévoilées par l’enquête, fascine autant qu’il répugne.

Vue de la mer Baltique, souvent gelée en hiver, dans le secteur où Kim Wall a été vue vivante pour la dernière fois, à bord du \"Nautilus\", le 10 août 2017.
Vue de la mer Baltique, souvent gelée en hiver, dans le secteur où Kim Wall a été vue vivante pour la dernière fois, à bord du "Nautilus", le 10 août 2017. (GRÉGOIRE LECALOT / RADIO FRANCE)

Julie Hastrup, auteur de polars, a grandi juste à côté des chantiers navals. "Pour la plupart des gens, explique l'écrivaine, il était une sorte de professeur un peu fou : maniaque, un peu compliqué dans le travail, mais pas dangereux. En tant qu’auteur de polars, je trouve fascinant de voir quelle noirceur les gens peuvent avoir en eux. Mais je n’écrirai jamais sur cette affaire : d’abord par respect pour les proches de Kim Wall, ensuite parce que la réalité bat la fiction. Si j’écrivais cela, mes lecteurs ne croiraient pas qu’une personne puisse être aussi cruelle. Rappelons, en outre, qu’il n’est pas encore jugé."

La neige a recommencé à tomber sur les eaux noires de la Baltique : c’est là, juste en face, que Kim Wall a été vue vivante pour la dernière fois. Des photos la montrent ce 10 août-là, souriante sur le kiosque du sous-marin, Peter Madsen à ses côtés. Son buste démembré sera retrouvé onze jours plus tard sur la côte de l’île d’Amager.

A Refshaleøen, le double visage de l'inventeur danois accusé d'avoir tué une journaliste dans son sous-marin - Le reportage Grégoire Lecalot
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