L'Égypte une nouvelle fois plongée en pleine crise

Au lendemain de l'assaut contre les camps des pro-Morsi au Caire, l'Égypte s'est réveillée jeudi plongée une nouvelle fois dans une grave crise. L'état d'urgence a été décrété, et un couvre-feu est entré en vigueur dans la soirée de mercredi. Le pays est plongé dans un calme précaire. France Info vous propose l'analyse des spécialistes et observateurs sur une situation plus que tendue. Notre envoyé spécial Étienne Monin est sur place, au Caire.

(Mohamed Abd El Ghany Reuters)

Les cartes sont une nouvelle fois rebattues en Égypte. Six semaines après le renversement de Mohamed Morsi, et la prise de pouvoir par l'armée, la violence des affrontements de mercredi au Caire a marqué les esprits, et changé beaucoup de choses.

La police et l'armée ont lancé un double assaut sur les deux places occupées par les partisans de l'ancien président, qui protestent contre ce qu'ils nomment un coup d'État. Affrontements qui ont essaimé dans le pays. Bilan : 464 morts dont 43 policiers, et 3.572 blessés selon le gouvernement, près de dix fois plus selon les Frères musulmans qui appellent à de nouvelles manifestations.

Une population "prise en otage "

Pour Hasni Abidi, politologue
spécialiste du monde arabe, directeur du Centre d'études et de recherche sur le
monde arabe et méditerranéen (CERMAM) à Genève, "l es ingrédients d'une confrontation directe [...] sont bien présents ". Selon ce spécialiste, "l a population se retrouve prise en otage entre l'armée et les islamistes ".

Les violences de mercredi, l'utilisation d'armes automatiques et le déchaînement représentent "en quelque sorte l'échec du politique ". Et le couvre-feu ainsi que l'état d'urgence instaurés "rappellent de mauvais souvenirs " aux Égyptiens, allusion à la situation qui a précédé le renversement d'Hosni Moubarak en 2011.

Pas le premier affrontement

Les Frères musulmans contre l'armée, le schéma est loin d'être nouveau en Égypte. Cette fois, les tensions ont émergé après le renversement de Mohamed Morsi, représentant de la confrérie, au début du mois de juillet. 

Pour Gilles Kepel, politologue
français, spécialiste de l'islam et du monde arabe au
CNRS, les Frères "veulent élargir leur base de soutien " en montrant qu'ils sont "victimes de l'armée ". Depuis le "massacre " de mercredi - cette rhétorique est celle de la confrérie - les Frères musulmans postent sur les réseaux sociaux des images montrant l'horreur des affrontements, dans le but de mobiliser. Le porte-parole de la confrérie, Gehad El-Haddad, tweete à tour de bras depuis l'aube.

("Nous serons toujours non-violents et pacifiques. Nous restons forts, mobilisés et déterminés. Nous continuerons jusqu'à ce que le coup d'État militaire soit mis en échec ")

Après tout, "après l'armée, c'est l'organisme le plus puissant et structuré en Égypte " explique Gilles Kepel.

Une nouvelle crise politique s'ouvre en Égypte, avec la fragilisation de la coalition née du renversement de Mohamed Morsi. Les libéraux de cette coalition s'interrogent, s'inquiètent, tandis que le vice-président Mohamed El-Baradei, et ancien Prix Nobel de la Paix, a tout simplement démissionné, "pour ne pas porter la responsabilité de la moindre goutte de sang versée ".

Pour certains, "un soulagement "

Cependant, pour certains Égyptiens, et notamment des éditorialistes de la presse, l'intervention de l'armée et de la police se justifie totalement. Pour eux, les Frères musulmans représentent toujours une menace, comme autrefois dans le pays, et les chasser de leurs sit-ins était une bonne chose, malgré la violence.

C'est ce que dit Tangi Salaün, ancien correspondant du Figaro au Caire : "Le sentiment, c'est le soulagement et même chez certains la joie de voir les Frères musulmans écrasés ". Le renversement de Mohamed Morsi, et les événements survenus depuis, sont aussi l'occasion pour d'autres de revenir au centre du jeu, comme par exemple les anciens partisans d'Hosni Moubarak.

La situation semble dès lors inextricable dans un pays qui a fait sa révolution il y a deux ans et demi. Et malgré la promesse de l'armée de poursuivre le processus électoral devant aboutir à des élections dans les prochains mois, le doute est permis : "Quel type d'élections, avec quelle participation des forces politiques, pour quels résultats ? " interroge Tangi Salaün.