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Massacre de Nankin: quand des dirigeants de la télé publique nippone dérapent

Les dirigeants de la NHK, la télé publique japonaise, sont-ils gaffeurs ou provocateurs ? Ces derniers temps, certains d’entre eux multiplient les déclarations révisionnistes et/ou négationnistes. Ainsi, selon l’un d’eux, le massacre perpétré à Nankin (Chine) en 1937 par l’armée nippone, n’a jamais existé. Alors que selon les historiens, il a fait plusieurs dizaines de milliers de morts.
Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Afrique
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Militaires japonais à Tinghai, principale ville des îles chinoises de Chusan (est), le 15 juillet 1939. (AFP - ACME)
«Des pays n’ont pas prêté attention à la propagande du dirigeant nationaliste chinois Chang Kaï-shek… sur les massacres qui auraient été commis à Nankin par le Japon. Vous savez pourquoi ? Parce que ça n’a jamais existé», a lancé Naoki Hyakuta lors d’une réunion politique à Tokyo, le 2 février 2014. Il était venu soutenir un candidat d’extrême droite au poste de gouverneur de la métropole, Toshio Tamogani. Ce dernier, chef d’état-major de l’armée de l’air, avait été limogé en 2008 après avoir déclaré que lors de la Seconde guerre mondiale, l’empire nippon n’avait pas été un agresseur.
 
Le 26 janvier, le tout nouveau PDG de la NHK, Katsuto Momii, avait affirmé que la prostitution forcée des «femmes de réconfort» pendant le conflit était une pratique «fréquente dans tous les pays du monde». Katsuto Momii «a fait ces déclarations à titre personnel», a expliqué le secrétaire général du gouvernement.

Concernant les propos sur Nankin, ancienne capitale de la Chine, le même a commenté : «Il me semble que cela ne viole pas le règlement de la NHK. Le gouvernement n’a pas à se prononcer». Il s'agit de «propos personnels», insistent des officiels japonais interviewés par Géopolis. De telles initiatives «viennent brouiller l’image du Japon qui est un pays démocratique, à la société civile diversifiée. Dans la presse française, notamment, on a tendance à faire l’amalgame entre ces initiatives et le pays tout entier», poursuivent-ils.

Le Parlement japonais à Tokyo apparaît derrière des drapeaux tenus par des militants du mouvement nationaliste Ganbare Nippon en train de manifester le 1er décembre 2010. (Reuters - Issei Kato)

Un Premier ministre très nationaliste
Pourtant au Japon même, certains s'interrogent. «Pour des millions de Japonais, et même pour des observateurs du Japon à l'extérieur, la NHK est une source d'information en qui on peut avoir confiance, (...) ni tout à fait noire ni tout à fait blanche sur les sujets traités. Mais (...) les récents propos du président de la NHK, Katsuto Momii, ont conduit de nombreuses personnes à se demander si l'audiovisuel public (japonais) est davantage le porte-voix du gouvernement et un museleur d'opinions divergentes qu'un informateur indépendant», écrit ainsi le journal Japan Times

Petite précision: l’auteur des propos sur le massacre a été «choisi par le Premier ministre», Shinzo Abe, pour figurer au conseil d'administration de la télé publique, rappelle le journal Asahi Shimbun. «Naoki Hyakuta est une personnalité extérieure à la NHK. C'est un écrivain qui exprime là une position personnelle. Il n'engage pas le gouvernement», rétorquent une fois encore les officiels japonais cités ci-dessus.

Celui qui l'a choisi, Shinzo Abe, est lui-même considéré comme un homme politique très nationaliste. Il avait ainsi rompu le 15 août 2013, jour anniversaire de la capitulation en 1945 du Japon, avec une tradition bien établie en n’exprimant aucun regret pour les atrocités commises en Asie par le régime impérial pendant le conflit. Le même avait choisi d’aller prier au sanctuaire de Yasukuni à Tokyo, en décembre 2013, pour marquer le premier anniversaire de son arrivée au pouvoir. C’est dans ce sanctuaire que sont honorés 2,5 millions de morts japonais. Dont 14 criminels de guerre. Sa visite avait été très critiquée à l'étranger, notamment en Chine et en Corée du Sud.

Il est «regrettable que le sanctuaire de Yasukuni soit devenu un enjeu politique et diplomatique, certaines personnes critiquant ces déplacements qu'elles qualifient d'hommage à des criminels de guerre. Mais l'objectif de ma visite (...) est de présenter aux soldats et aux victimes morts pour le pays les actions menées par mon administration au cours de l'année écoulée et de renouveler la promesse que le Japon ne fera plus jamais la guerre», a déclaré le chef du gouvernement à cette occasion, selon le compte-rendu des propos diffusés par l'ambassade nippone à Paris.

Le Premier ministre japonais, Shinzo Abbe (au centre), visite le sanctuaire de Yasukuni à Tokyo en compagnie d'un prêtre shinto, le 26 décembre 2013.  (Reuters - Toru Hana)

Entre 40.000 et 100.000 morts
Cela n'enlève rien au fait que la déclaration de Naoki Hyakuta n’est ni plus ni moins une contre-vérité flagrante. Car tous les historiens dignes de ce nom s’accordent à reconnaître la véracité d’évènements qualifiés par le site herodote.net de «massacres à grande échelle». Des massacres qui ont fait, selon les sources, entre 40.000 et 100.000 morts (pour les historiens occidentaux) et 300.000 (selon les Chinois). 20.000 femmes ont été violées, dont beaucoup sont décédées par la suite.

Les faits se sont produits dans les semaines qui ont suivi l’entrée, le 13 décembre 1937, des militaires japonais dans Nankin (est), capitale de la Chine nationaliste. Tout le fleuve Yangtsé est alors «recouvert par les cadavres des soldats chinois décimés par la marine japonaise. Le régime ultra-nationaliste japonais n'a aucune considération pour les Chinois, qu'il considère comme des sous-hommes», raconte un article du Point.

«Les soldats qui se rendent sont systématiquement tués puis brûlés comme ce fut le cas le 17 décembre lorsque le général Iwane Matsui, commandant des troupes envoyées en Chine, défile pour la victoire. Ce même jour, 13 000 soldats chinois sont emmenés sur les rives du Yangtsé, encerclés, puis mitraillés. Les survivants sont achevés à la baïonnette avant d'être arrosés d'essence puis brûlés. L'entraînement à la baïonnette des jeunes recrues pouvait se faire sur des prisonniers», poursuit l’article.
 
Il ne faut pas oublier les viols de masse. Toujours selon Le Point, «les soldats partaient en "réquisition" à deux ou trois avec pour mission de capturer des femmes pour ensuite les violer. Ces viols auraient dû être sanctionnés par le règlement militaire japonais qui interdisait ce type de pratiques perverses et immorales, mais l'état-major et la police militaire n'intervinrent pas.» 

Les procès de Tokyo (1946-1948), pendant asiatique des procès de Nuremberg, jugèrent les massacres. Plusieurs responsables furent condamnés à mort. Notamment le général Matsui, qui fut pendu et dont les restes reposent à Yasukuni. «Le détail des crimes révélés au cours des débats stupéfièrent les Japonais comme le monde entier. L’opinion publique fut particulièrement choquée par le récit des atrocités commises dans les territoires occupés», rapporte Le Monde. Notamment celles de Nankin.  

Le témoignage d'une survivante, Xia Shuqin

AFP, 9-12-2012

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