"Les Italiens ont envoyé un signal : 'Vos réformes, on n'en veut pas !'"

Les élections italiennes débouchent sur une impasse politique qui inquiète les marchés européens. Pascale Joannin, directrice générale de la fondation Robert-Schuman, analyse les conséquences de cette crise sur l'Union européenne.

Le président du Conseil italien sortant, Mario Monti, lors d\'une réunion européenne à Rome, le 6 février 2012.
Le président du Conseil italien sortant, Mario Monti, lors d'une réunion européenne à Rome, le 6 février 2012. (ALBERTO PIZZOLI / AFP)

Une victoire de la gauche à la Chambre des députés, mais aucune majorité au Sénat. Le dénouement des élections italiennes dans la nuit du 25 au 26 février a donné des résultats "compliqués" qui "créent des difficultés" mais "ne remettent pas en cause les avancées de la zone euro", a déclaré Pierre Moscovici, mardi 26 février. Le ministre de l’Economie et des Finances songe sans doute à la réaction des Bourses européennes, qui ont commencé la journée de mardi à la baisse.

Pour comprendre les conséquences politiques et économiques de la situation italienne sur l'Union européenne, francetv info a interrogé Pascale Joannin, directrice générale de la fondation Robert-Schuman, "think tank" pro-européen.

Francetv info : L’échec du rassemblement du président du Conseil sortant, Mario Monti (10% des voix), ne ressemble-t-il pas à un désaveu des responsables européens qui l'avaient soutenu ?

Pascale Joannin : Ce n’est pas tellement Mario Monti qui est mis en cause, mais les réformes douloureuses qu’il a mises en place au cours des quinze derniers mois. Toutefois, la crise italienne souligne quand même le problème de la séparation en Europe entre les élites et les peuples. Les Italiens ont envoyé un signal : "Vos réformes, c’est bien gentil, mais on n'en veut pas !" Ils ne sont pas anti-européens, mais ils ne voient pas encore les bénéfices de la rigueur. Les politiques courageuses mettent toujours du temps à porter leurs fruits. Le trublion Beppe Grillo rassemble autour de son nom un quart des suffrages. Silvio Berlusconi obtient un bon résultat grâce à une campagne populiste qui a consisté à désigner l’Allemagne et l’Europe comme les coupables. Ces scores doivent alerter les responsables européens.

La situation italienne symbolise-t-elle aussi l’échec des politiques d’austérité ?

Je n’aime pas trop le mot "austérité", je préfère parler de réformes. Prenons l’exemple de la Suède : il y a dix ans, le pays était complètement en panne avec une situation économique plus que morose. Des politiques difficiles ont été mises en place, et aujourd’hui, la situation de la Suède est enviable. Il faut s'inspirer de ce succès en regardant comment le pays a conduit ses réformes.

Les pays européens ont vécu trop longtemps au-dessus de leurs moyens. Il faut donc prendre des mesures, tout en évitant de reproduire les erreurs comme en Grèce, où la population s'est sentie acculée par la cure d'austérité. Il faut donc, premièrement, répartir la charge de l'effort sur tous les pays européens et sur toutes les catégories de population afin d'éviter le sentiment d'injustice. Deuxièmement, il est nécessaire de prendre le temps pour installer ces réformes afin de les rendre acceptables aux yeux des populations.

Quelles conséquences la crise italienne peut-elle provoquer sur la zone euro ?

L’Italie reste la troisième puissance de la zone euro et un membre du G8 [le groupe des huit plus grandes puissances économiques du monde]. Les marchés réagissent donc en exprimant une forte inquiétude.

Hier, il était intéressant d’observer les cours de la Bourse faire le yoyo en fonction des annonces tantôt vers une majorité, tantôt vers une impasse. Aujourd’hui, avec les résultats définitifs, on voit que les places boursières ouvrent à la baisse. Les marchés adorent ce qui est clair et, pour l’instant, la situation italienne reste illisible. On a du mal à envisager une grande coalition gauche-droite comme en Allemagne. On ne sait pas si Pier Luigi Bersani et Silvio Berlusconi sont capables de travailler ensemble. Revoter n’apparaît pas non plus comme une solution évidente : le nouveau scrutin pourrait confirmer la crise politique.

Au niveau européen, quelles peuvent-être les répercussions de cette crise politique ?

Dans ce contexte, les élections européennes de 2014 peuvent se révéler problématiques, en Italie comme partout ailleurs. Si les élites ne parlent pas de manière intelligible, les peuples risquent de voter avec leurs pieds. Les dirigeants doivent changer leur discours et trouver d’autres arguments pour présenter l’Europe, pour être pédagogue. En France aussi, nous allons devoir passer par là l’an prochain. Il s’agit d’éviter une arrivée massive des populistes au Parlement européen.