Israël : ce qu'il faut retenir des menaces d'inculpation de Benyamin Nétanyahou, annoncées en pleine campagne électorale

Le procureur général israélien a informé le Premier ministre sortant de son intention de l'inculper et de le faire juger pour corruption, fraude et abus de confiance.

Benyamin Nétanyahou à Jérusalem, le 13 mai 2018. 
Benyamin Nétanyahou à Jérusalem, le 13 mai 2018.  (AMIR COHEN / POOL / AFP)

L'annonce, bien qu'attendue, est un coup de tonnerre en pleine campagne électorale en Israël. Le procureur général a informé, jeudi 28 février, le Premier ministre Benyamin Nétanyahou de son intention de l'inculper et de le faire juger pour corruption, fraude et abus de confiance.

La décision d'Avichaï Mandelblit, qui intervient quarante jours avant les législatives anticipées du 9 avril, est susceptible de changer la donne. Elle menace donc le long règne de "Bibi" qui, à 69 ans et après bientôt treize ans de pouvoir, brigue un cinquième mandat.

Quelles sont les charges pour lesquelles Benyamin Nétanyahou est visé ? 

Après avoir enquêté depuis fin 2016, interrogé Benyamin Nétanyahou à plusieurs reprises et entendu une multitude de témoins et de suspects, la police a recommandé en 2018 l'inculpation du Premier ministre dans trois dossiers distincts. Dans ces trois affaires, Benyamin Nétanyahou ne cesse de proclamer son innocence et dénonce un complot de la part de ses adversaires et des médias.

Dans le "dossier 1000", la police soupçonne le Premier ministre et des membres de sa famille d'avoir reçu pour un million de shekels (environ 235 000 euros) de cigares de luxe, bouteilles de champagne et bijoux de la part de richissimes personnalités, en échange de faveurs financières ou personnelles.

• Dans le "dossier 2000", les enquêteurs suspectent Benyamin Nétanyahou d'avoir tenté de conclure avec le propriétaire du Yediot Aharonot un accord pour une couverture plus favorable de la part du plus grand quotidien israélien payant. En retour, le Premier ministre aurait évoqué avec Arnon Moses la possibilité de faire voter une loi qui aurait limité la diffusion d'Israel Hayom, un quotidien gratuit principal concurrent du Yediot.

• Dans le "dossier 4000", le Premier ministre est soupçonné d'avoir tenté de s'assurer une couverture favorable de la part du site d'informations Walla, en contrepartie de faveurs gouvernementales qui pourraient avoir rapporté des centaines de millions de dollars à Bezeq, principal groupe de télécommunications israélien. Il est présenté comme le plus dangereux pour Benyamin Nétanyahou.

Que va-t-il se passer maintenant ? 

Le procureur général, Avichaï Mandelblit, a indiqué que sa décision d'inculper le Premier ministre n'était pas "finale" et qu'il offrait au Premier ministre la possibilité de s'expliquer devant lui avant de prendre la décision définitive de le renvoyer devant un tribunal, selon le ministère de la Justice.

Une rencontre entre le procureur général, Benyamin Nétanyahou et ses avocats n'est pas attendue avant le 9 avril et les législatives. Une éventuelle inculpation devrait prendre des mois, sans parler de la première audience d'un procès.

Compte tenu de la procédure, "il faut compter peut-être un an avant que l'inculpation se produise effectivement, puis plusieurs années de procès et d'appels", explique Gayil Talshir, professeure de sciences politiques. Benyamin Nétanyahou mise précisément sur le temps, dit-elle. Pari risqué si la pression va grandissant et que les prétendants à sa succession sortent de leur silence. "Le jour où cela se produira, ce sera la fin de l'ère Netanyahou", selon la politologue.

Qu'est-ce que cela change aux élections ? 

La perspective d'un Premier ministre en exercice devant batailler devant les tribunaux en même temps qu'il ferait face aux urgences sécuritaires et aux contraintes économiques pourrait faire réfléchir les électeurs, qui doivent se rendre aux urnes le 9 avril. Les enquêtes d'opinion donnent depuis peu la liste centriste de Benny Gantz en tête, devant le Likoud de Benyamin Nétanyahou. Mais ce dernier semble mieux placé pour former une coalition gouvernementale, avec les partis de droite, que son challenger.

L'annonce du procureur général peut-elle changer la donne ? "C'est l'inconnue", explique Ilan Greilsammer, professeur de sciences politiques. Chacun scrutera les signes d'une migration des électeurs du Likoud. "Les électeurs de base du Likoud lui sont fidèles et ceux qui votent Nétanyahou par loyauté ne se laisseront pas influencer par des allégations auxquelles ils ne croient pas", indique-t-il. Gayil Talshir prédit quant à elle un scrutin serré entre Likoud et liste centriste, auquel cas "tous les partis de droite resteront avec Nétanyahou ". La plupart d'entre eux ont dit jeudi maintenir leur soutien à "Bibi".

S'il était reconduit et inculpé, rien, légalement, ne forcerait Benyamin Nétanyahou à démissionner, jusqu'à épuisement de tous les recours. Il a d'ailleurs assuré qu'il comptait gouverner "pendant encore de nombreuses années". S'il était envoyé devant un juge après avoir été réélu, il serait le premier chef de gouvernement, dans l'histoire d'Israël, à connaître pareille avanie.