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Royaume-Uni. La BBC, un empire à la dérive ?

Deux scandales successifs ont provoqué la démission de plusieurs dirigeants de la prestigieuse chaîne britannique. Francetv info revient sur ce séisme médiatique. 

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France Télévisions
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Un drapeau de la BBC flotte sur la maison mère du groupe, à Londres (Royaume-Uni), le 21 novembre 2008.  (ANDREW WINNING / REUTERS)

MEDIAS - L'heure est grave. Connu pour ses éditos à l'humour très british, le fantasque maire de Londres et ancien journaliste Boris Johnson a signé, lundi 12 novembre, une tribune des plus sérieuses dans le Telegraph (lien en anglais). Son "J'accuse" vise une institution britannique : la BBC.

Montré du doigt, ce vénérable empire médiatique outre-Manche est au cœur d'un double scandale, mettant en cause son émission d'investigation phare : Newsnight. Soupçonnée d'avoir censuré l'une de ses enquêtes concernant une défunte star du petit écran, Jimmy Savile, accusée de pédophilie, la BBC a reconnu vendredi avoir porté de fausses accusations à l'encontre d' un ancien cadre du parti conservateur, dans un autre numéro du magazine d'investigation.

Alors que son directeur et deux hauts responsables ont quitté le groupe sous le poids de la polémique, Francetv info revient sur ces deux "affaires Newsnight", à l'origine d'un chaos sans précédent à la tête d'une des institutions les plus respectées au monde. 

L'affaire Savile : des soupçons de censure

L'affaire éclate au grand jour. Pour comprendre l'implication de la BBC dans cette affaire, il faut remonter à novembre 2011. En six semaines, des journalistes de Newsnight ont réalisé un documentaire choc sur l'ancien présentateur vedette de la chaîne, Jimmy Savile. Mais l'enquête, qui porte sur des accusations de pédophilie à l'encontre du vieil homme, décédé quelques semaines plus tôt, est finalement déprogrammée. 

En octobre 2012, la chaîne privée ITV décide de diffuser le résultat de son propre travail sur ce sujet délicat. Sous le choc, la Grande-Bretagne apprend que la vedette des années 1970 et 1980 est accusée d'attouchements par 300 personnes, mineures à l'époque des faits, selon Scotland Yard. Les enquêteurs soupçonnent même Savile d'appartenir un réseau.

Qu'est-il reproché à la BBC ? Informé de l'intention de la chaîne concurrente de publier cette enquête, le rédacteur en chef de Newsnight se justifie dans un post de blog : c'est par "manque de preuve" que la chaîne a décidé, un an plus tôt, de ne pas diffuser son documentaire, explique Peter Rippon. 

Que savait la BBC des agissements de l'ex-présentateur ? Newsnight a-t-elle fait l'objet de censure ? A la tête du groupe depuis le mois de juillet, George Entwistle lance aussitôt deux enquêtes : l'une examine "la culture de la BBC pendant les années où Jimmy Savile y a travaillé", rapporte le site de la BBC (lien en anglais) dans une chronologie des évènements. L'autre, menée par l'ancien directeur de la chaîne Sky News, Nick Pollard, porte sur les raisons qui ont poussé Newsnight à déprogrammer le fameux reportage.

L'affaire "McAlpine" : un excès de zèle qui coûte cher

Une nouvelle affaire... qui se retourne contre la BBC. Ecornée par l'affaire Savile, Newsnight joue sa crédibilité. Le 2 novembre, l'émission promet donc un nouveau numéro choc. Dans l'après-midi qui précède sa diffusion, le caméraman Iain Overton en fait la promo sur Twitter : "Si tout va bien, Newsnight diffusera ce soir un sujet sur une personnalité politique très spéciale qui est pédophile", déclare-t-il, se souvient le Daily Mail (lien en anglais). 

Cette fois, le crime ne se déroule pas dans les loges d'émissions populaires mais dans un foyer pour enfants du nord du Pays de Galles, dans les années 1980. Les journalistes ont recueilli le témoignage d'un homme, Steve Messham, lequel assure qu'un haut dirigeant de l'ère Thatcher a abusé de lui plusieurs fois durant son enfance. Le nom de ce responsable n'est pas mentionné, mais internet se charge de l'identifier : l'ancien cadre du parti conservateur Lord Alistair McAlpine, est visé. 

La tourmente médiatique va jusqu'à atteindre David Cameron, invité jeudi sur le plateau d'ITV. Alors qu'un journaliste lui tend une liste de noms de personnes accusées de pédophilie par des sites web, le Premier ministre dénonce une "chasse aux sorcières" visant à atteindre des personnalités homosexuelles. Par ailleurs, "si quelqu'un dispose d'une quelconque information concernant une personne pédophile, qu'importe sa position dans la société britannique, cela relève du travail de la police", insiste-t-il.

Qu'est-il reproché à la BBC ? Vendredi, revirement de situation. La chaîne diffuse un communiqué signé de la rédaction de Newsnight et de la BBC : " [La victime interrogée], monsieur Messham a attesté s'être trompé dans l'identification de son agresseur et s'en excuse", dit le texte, lu à l'antenne. "Nous aussi nous excusons d'avoir diffusé son témoignage." Pour la seconde fois en un mois, George Entwistle charge un responsable de la BBC d'enquêter en interne sur un ratage de Newsnight. La fois de trop ?

L'affaire BBC : une institution bafouée

Les répercussions sur le groupe. Mais ce n'est pas Entwistle qui recevra les conclusions de l'enquête interne sur l'affaire "McAlpine".  Dans la nuit de samedi à dimanche, ce dernier a donné sa démission, poussant la gouvernance du groupe à se réunir dimanche soir pour évoquer sa succession, à peine 54 jours après son entrée en fonction, rapporte The Guardian (lien en anglais). Lundi, certains tabloïds n'hésitaient pas à prédire la chute de Lord Patten, le président de l'institution et ancien ambassadeur britannique à Hong Kong. 

Quant à l'enquête interne menée sur la déprogrammation du reportage de 2011 sur Savile, elle a causé la mise en retrait de trois cadres de la BBC : la directrice de l'information, Helen Boaden et son adjoint, Stephen Mitchell, ont quitté leurs fonctions lundi, dans l'attente de ces conclusions. Comme le rédacteur en chef de Newsnight, Peter Rippon, avant eux.

Sur Newsnight. Conséquence du fiasco du scoop raté sur Lord McAlpine, la BBC a suspendu toute collaboration avec le Bureau of Investigative Journalism (Bureau du journalisme d'investigation), prestigieuse organisation à laquelle appartenaient les journalistes auteurs du reportage. Le cameraman Iain Overton, qui avait tweeté en guise de teaser le contenu de l'émission du 2 novembre, a par ailleurs démissionné lundi. Enfin, le sort du journaliste Angus Stickler, à l'origine de l'enquête ou encore sa supérieure à Newsnight, Liz Gibbons (tous deux présentés dans cet organigramme publié par le BBC), serait incertain, a estimé le Daily Mail

Qu'est-il reproché à la BBC ? Le network, surnommé "Auntie" ("tatie") par les britanniques, avait jusque là quasiment toujours bénéficié de la confiance des téléspectateurs, rappelle Le Monde dans son édition du 13 novembre. Ce pilier de la société britannique "recueille habituellement l'estime de près de 65% des sujets de sa Majesté, écrit le quotidien. Ce taux est tombé dès la fin octobre à 45%. Du jamais-vu." La mission du directeur général par intérim, Tim Davie, est donc de reconstruire cette confianceUne tâche difficile alors que son prédécesseur a suscité la polémique lundi jusque dans la Chambre des communes et au 10 Downing street, en embarquant avec lui un chèque de 450 000 livres (560 000 euros, l'équivalent d'un an de salaire).

Lord Patten, le président du groupe, a concédé lundi la nécessité d'une "restructuration radicale" de la "Beeb". L'organisation chaotique de la chaîne fait en effet l'objet de commentaires acerbes des autres grands médias : ils la comparent tantôt au partie communiste chinois, tantôt à l'armée russe, et même au Vatican. 

De son côté, le maire de Londres ironise "Oui, c'est une tragédie pour cette pauvre vieille BBC", s'exclame-t-il dans le Telegraph. Il accuse le groupe d'avoir sali l'honneur de son confrère conservateur en la personne de Lord Alpine. Ternissant au passage l'éthique journalistique qui a fait la réputation de la BBC depuis quatre-vingt-dix ans. 

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