Retour des prisonniers français en mai 1945 : "Mon père était un étranger"

Le 8 mai 1945 permet le retour des prisonniers de guerre français. A l'occasion des 71 ans de la capitulation de l'Allemagne nazie, francetv info a recueilli les témoignages des enfants de prisonniers.

Des prisonniers français participant à la récolte des pommes de terre à Altenschönbach (Allemagne), entre 1940 et 1945.
Des prisonniers français participant à la récolte des pommes de terre à Altenschönbach (Allemagne), entre 1940 et 1945. (LOUIS ROUX)

Cinq ans d'absence. Et un jour, il ressurgit. En 1939, il est fermier, commerçant, ouvrier, a une femme, des enfants… La guerre éclate, il est mobilisé, puis fait prisonnier : 1,8 million de Français connaissent le même sort. Puis arrive enfin ce 8 mai 1945 et, avec lui, la fin des combats en Europe. Au terme de cinq ans de captivité en Allemagne, le prisonnier français retrouve enfin son foyer.

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A l'occasion de l'anniversaire de la capitulation de l'Allemagne nazie, nous avons recueilli les témoignages d'enfants de prisonniers. Quatre nous racontent ici les retrouvailles avec un père qu'ils connaissaient parfois à peine. 

"Je me mis à hurler en m'enfuyant" 

Aujourd'hui âgée de 76 ans, Danielle Levy-Duplat avait 6 ans quand son père est revenu d'Allemagne, en mai 1945. Elle raconte cette journée du retour, censée être inoubliable.

"Mon père, c’était une photo sur la table de nuit de ma mère. Cette fois, le grand jour arrivait, et ce ne pouvait être qu’un jour merveilleux. Il faisait beau et chaud en cette belle journée du mois de mai 1945. Ce père, que je ne connaissais pas, je l’imaginais comme un dieu. Nous étions à l’école quand ma mère est venue nous chercher dans la classe, avec mon petit frère. Sur le chemin de la maison, elle nous expliqua qu’elle avait reçu un télégramme qui l’informait que notre père rentrait à la maison.

Cinq ans qu’il était parti. A la gare de Besançon (Doubs), il y avait déjà beaucoup de monde quand nous sommes arrivés. Une clameur venue de la foule annonça l’arrivée du train. D'un coup, ma mère est dans les bras d’un homme que je ne connaissais pas, et qui ne ressemblait pas à celui de la photo. Sous d’épais sourcils noirs qui lui barraient le front, je distinguais deux yeux noirs brillants que l’on voyait à peine, un visage maigre, les pommettes saillantes... On aurait dit un ogre. Habillé d’une veste kaki trop grande pour lui, il me faisait peur. Horrifiée, je me mis à hurler en m’enfuyant.

Le père de Danielle Levy-Duplat, au premier rang, deuxième homme en partant de la gauche, a été captif cinq ans en Allemagne entre 1940 et 1945. 
Le père de Danielle Levy-Duplat, au premier rang, deuxième homme en partant de la gauche, a été captif cinq ans en Allemagne entre 1940 et 1945.  (DANIELLE LEVY-DUPLAT)

Dès le surlendemain de son retour, mon père reprit son travail de boucher chez son ancien patron, ma mère, ses activités. Nous, nous retournions à l’école. Mais la recomposition de la famille a été difficile. Habituée depuis cinq années à élever seule ses enfants, ma mère n’acceptait pas de partager son rôle avec son mari. Pas plus qu’elle ne pouvait supporter que les enfants se rapprochent de leur père. Entre eux, les scènes étaient constantes. Ça ne s’est jamais arrangé. Nous, les enfants, avons vécu dans un conflit permanent."

"Tous les gens sont sortis pour le saluer"

Quand son père est rentré, Michel Fournier avait 8 ans. Soixante-dix ans plus tard, il nous décrit le retour de ce père qu'il ne connaissait pas.

“Quand mon père est revenu, c'était le printemps. Des fleurs bordaient les chemins. Je n’avais pas d’image de mon père, si ce n’est la photo qui trônait sur le poste radio TSF chez ma grand-mère paternelle. Il était d’ailleurs en tenue de prisonnier.

Ce jour-là, je ne suis pas allé à l’école bien sûr. Nous étions avec ma mère, mon frère, ma tante et son mari. C’était la fête. Les femmes avaient mis des fleurs dans leurs cheveux. Nous sommes arrivés à la gare de Fréteval-Morée, dans le département du Loir-et-Cher. Un groupe d’hommes est descendu du train. Mon père s’est détaché. Ma mère a couru vers lui. Le chemin du retour à la maison était impressionnant. Un vrai retour de roi. La nouvelle avait dû se répandre dans le village. Et mon père était connu, il tenait une boucherie avant la guerre. Tous les gens sont sortis pour le saluer. On aurait dit une personnalité éminente.

Après son retour, il a rapidement rouvert sa boucherie. Avec ma mère, c’est sûr qu’au début, il y avait une cassure de cinq ans. Il fallait qu’ils se réhabituent l’un à l’autre. Et par la force des choses, c’est ce qui s’est passé. Avec nous, il a repris son rôle de père. Peu de temps après son retour, à l’école, j’ai fait une sottise. L’instituteur l’a dit à mes parents. Je me suis fait sermonner par mon père. A ce moment-là, j’ai compris que j’avais vraiment un père. La vie avait repris son cours.”

"La vie a enfin pu reprendre"

Marthe Semblat avait 20 ans quand son père est revenu dans la ferme familiale. A 90 ans, elle se remémore ces retrouvailles après une si longue attente.

“Il est arrivé un après-midi à l’improviste. C’était le printemps, autour du 10 mai je crois. Je travaillais avec ma mère, à ce moment-là, dans notre ferme en Dordogne, où nous avions quatre vaches. On a été si heureuses de le voir arriver, quelle joie pour nous à ce moment-là de se retrouver tous les trois ! Il n’avait pas tellement changé, il était bien. 

Jean Semblat est le premier homme à gauche au premier rang parmi le groupe de prisonniers français, habillés en civil, à Altenschönbach (Allemagne) entre 1940 et 1945.
Jean Semblat est le premier homme à gauche au premier rang parmi le groupe de prisonniers français, habillés en civil, à Altenschönbach (Allemagne) entre 1940 et 1945. (JEAN SEMBLAT)

La vie a pu enfin reprendre. Car, pendant la guerre, c'était très dur pour ma mère. Et puis moi, je n’avais jamais le droit de sortir. Des bals clandestins étaient organisés dans les campagnes. Ma mère me l’interdisait. "Tu ne vas pas aller danser alors que ton père est prisonnier", me disait-elle toujours. Alors, quand il est revenu, j’ai enfin eu le droit de sortir. Lui, il a repris le travail à la ferme avec ma mère."

"Mon père était un étranger"

Odette Bussières avait 7 ans en 1945 à la libération des prisonniers de guerre.  A 77 ans, elle se souvient du retour de son père.

“Je savais que mon père était à la guerre, mais c’est tout. Notre génération ne posait pas de questions. Et surtout on ne disait rien aux enfants. Le jour où mon père est revenu, j’étais à l’école. Cela devait être vers la rentrée scolaire, vers le mois d’octobre. Un voisin est venu me chercher. J’étais curieuse, mais aussi angoissée de rencontrer ce papa que je ne connaissais pas. 

Nous sommes revenus à la maison en Corrèze. Dans la cour devant l’entrée, mon père était en train de discuter avec d’autres messieurs. J’ai vu ce monsieur très grand, roux. Il portait une chemise kaki, un pantalon fermé par un gros ceinturon. J’étais impressionnée, très intimidée, je le trouvais vraiment grand. Il est venu vers moi et m’a embrassée. Mais il n’y a pas eu d’effusions terribles. Je ne le souhaitais pas non plus, pour moi, il était un étranger. Le soir venu, j’ai vu que l’on avait installé un petit lit. Or, jusque-là, je dormais avec ma mère. Au moment de me coucher, je lui ai demandé : "Mais moi je vais où ? Avec toi ou dans le petit lit ?" Ma mère m’a répondu : "Papa est revenu, tu vas dans le petit lit." Je n’étais pas contente, il me piquait ma mère.

Le lendemain, je devais retourner à l’école, mais je ne voulais pas y aller. Je préférais rester à la maison. J’ai prétexté un mal de ventre. Il y avait beaucoup d’adultes qui discutaient dehors avec mon père. Je suis sortie pour les écouter... Puis la vie a repris. Après cela, mon père n’a jamais parlé de sa captivité."