Pourquoi la BCE détient les clefs du Grexit

Le conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne se réunit ce lundi au lendemain du non grec pour discuter de la fourniture aux banques grecques de liquidités d’urgence. Pourquoi ces liquidités sont-elles cruciales pour l’économie grecque ? Pourquoi leur arrêt pourrait forcer la sortie du pays de la zone euro ? France Info vous répond en 5 points.

(Mario Draghi, président de la BCE, lors d'une réunion de négociation à Bruxelles le 22 juin 2015©)

 1. Les liquidités, kesako ?

Comme le nom le laisse entendre, les liquidités désignent l’argent directement disponible, qu’il soit sous forme de cash (liquide) ou sous forme électronique. Les banques ont chaque jour besoin de liquidités pour répondre aux besoins de leurs clients de faire des retraits, des virements, des transferts. En temps normal, les banques peuvent trouver ces liquidités auprès des autres banques (on appelle cela le marché interbancaire), et elles n’ont pas nécessairement besoin de la Banque centrale européenne.

  1. La Grèce, un cas à part

Depuis la première crise grecque (2010), aucune banque ne se risque à prêter aux banques grecques. C’est la BCE qui leur fournit les liquidités dont elles ont besoin pour fonctionner. Avant janvier et l’élection du parti Syriza, cet accès était quasiment sans limite. En février, les relations entre la Grèce et ses créanciers se sont tendues, et la BCE a estimé qu’il y avait un risque que la Grèce sorte du programme d’assistance financière (les faits lui ont donné raison puisque c’est chose faite depuis le 1er juillet 2015), elle a coupé le robinet à liquidités illimitées pour les banques grecques, qui ont été obligées de faire appel à un programme d’urgence, le programme ELA (Emergency Liquidity Assistance = apport de liquidités en urgence).

  1. ELA, un programme d'assistance et un moyen de pression 

Les ELA ont servi de nombreuses fois depuis la crise financière pour aider des banques en perdition, notamment en Irlande et à Chypre. Pour octroyer ces ELA, la BCE exige une sorte de caution que l'on nomme collatéral. Cette caution prend le plus souvent la forme d'obligations, c'est-à-dire de titres financiers que la BCE souhaite le moins risqués possibles. Le problème, c’est que depuis 2010, tous les produits financiers dont disposent les banques grecques dans leur portefeuille sont considérés comme risqués par essence. Du coup, la BCE n'a pas trop voulu s'exposer et le montant des liquidités d'urgence a été fixé à un niveau volontairement minimal.

Ce geste a aussi été interprété comme un moyen de faire pression sur la Grèce dans les négociations qui s'engageaient avec les créanciers. De fait, ce moyen a déjà été utilisé en Irlande et à Chypre en 2010 et 2013. A chaque fois, ces pays ont accepté le plan de sauvetage de la BCE après que cette dernière a menacé de cesser son programme ELA.    

  1. Quand les capitaux s'enfuient, les banques risquent la faillite

En février, la BCE a donc décidé de plafonner le montant des ELA à 60 milliards d'euros. Chaque semaine, son conseil des gouverneurs décide s'il faut revoir ce montant ou pas. Or, dès le début, ce montant s’est révélé insuffisant, car inquiets eux aussi, les Grecs se sont mis à massivement retirer leur argent des banques. 35 milliards d’euros sont sortis des banques grecques depuis janvier soit 20% des dépôts bancaires.

Au début, la BCE a été compréhensive, elle a augmenté progressivement le plafond de ces liquidités d’urgence (de 60 à 89 milliards d’euros). Puis il y a eu l’échec des négociations entre la Grèce et ses créanciers et le lancement du référendum. La BCE s’est alors réunie dimanche 28 juin pour savoir si elle continuait ou arrêtait les ELA. Elle a décidé de continuer  mais sans tenir compte, cette fois, de la fuite accélérée des capitaux. D’où la réaction outrée d’Alexis Tsipras qui considère dans ce tweet que "l’Eurogroupe et la BCE n’ont qu’un objectif : réprimer la volonté du peuple grec".

Mais, pendant le week-end qui a suivi, les files d’attente devant distributeurs se sont allongées, faisant planer un risque réel que les banques grecques fassent faillite faute de pouvoir répondre aux demandes de leurs clients. Le dimanche 28 juin au soir, le gouvernement grec a donc décidé d’instaurer un contrôle des capitaux et de fermer les banques. Une décision contrainte et forcée à lire ce tweet de l’ancien ministre des Finances Yanis Varoufakis : "Le contrôle des capitaux est un non-sens dans une union monétaire. Le gouvernement grec s’oppose au concept même de contrôle des capitaux".

  1. Pourquoi la BCE peut provoquer une sortie de la Grèce de la zone euro ?

Depuis la crise de 2010, la Grèce ne peut plus recourir aux marchés financiers pour emprunter. D'où son besoin crucial d'une aide de ses partenaires européens et du FMI. En revanche, elle continue d'émettre des titres de dette pour une durée très courte (1 à 6 mois) pour ses besoins de trésorerie. Or pour le moment ce sont les banques grecques qui lui achètent ces titres de dette, en partie avec l'argent du programme ELA. Voilà pourquoi certains gouverneurs (notamment le patron de la Bundesbank) veulent cesser le programme, mais pour cela, il faut que les 2/3 des 19 gouverneurs soient d'accord avec cette interruption.

Si la BCE décidait de ne pas renouveler son programme ELA, les banques grecques ne pourraient plus financer le déficit courant de l'Etat Grec, qui ne pourrait sans doute plus payer ses dépenses, les fonctionnaires et les retraites. Les banques seraient également dans l'incapacité d'honorer la moindre transaction et l'économie grecque serait cette fois réellement menacée d'asphyxie à très court terme.

Pour éviter cela, le gouvernement grec serait forcé d'émettre une monnaie parallèle pour permettre aux échanges de se faire. De facto, on pourrait considérer que la Grèce n'est plus dans l'euro puisqu'elle aurait une autre monnaie, mais cela ne veut pas dire que juridiquement, la Grèce sortirait de la zone euro. Le traité de Maastricht n'ayant pas prévu la sortie d'un de ses membres, on navigue en terrain totalement inconnu sur ce plan.