Niger : aux portes du Sahara, Agadez déstabilisée par une loi contre le trafic illégal des migrants

Agadez, au Niger, voit converger à ses portes des milliers de migrants qui tentent de rejoindre l’Europe via la Libye. Une loi anti-passeurs a fait diminuer leur nombre, en déstabilisant au passage les équilibres économiques de la ville et en forçant les candidats à la traversée à la clandestinité.

Koffi Arnaud dans la cour de son \"ghetto\", le terme qui désigne des maisons en périphérie d\'Agadez où sont hébergés les migrants en transit.
Koffi Arnaud dans la cour de son "ghetto", le terme qui désigne des maisons en périphérie d'Agadez où sont hébergés les migrants en transit. (SANDRINE ETOA-ANDEGUE / RADIO FRANCE)

Agadez, deuxième ville du Niger par son importance, est située en lisière du désert. C’est un carrefour où se croisent des milliers de migrants plein d’espoirs de gagner l’Europe en passant par la Libye. Les drames y sont fréquents, des centaines de jeunes gens sont retrouvés morts dans le Sahara, abandonnés par leurs passeurs. Aussi, pour lutter contre les trafiquants, la capitale Niamey a adopté en mai 2015 une loi très sévère qui punit toute activité liée au trafic des migrants. Les peines peuvent aller jusqu’à 30 ans de prison et plus de 45 000 euros d’amende.

L'économie de la région est déséquilibrée  

La loi est efficace, en témoigne le nombre de migrants qui tentent de gagner l’Europe, en diminution, mais à quel prix ? Le trafic se poursuit dans la clandestinité et est donc devenu plus dangereux. Et c’est toute l’économie d’une ville et d’une région où le tourisme s'est effondré qui s’en trouve déstabilisée. Koffi espère bientôt traverser le désert du Ténéré qui commence aux portes d’Agadez : 800 kilomètres de piste à l’arrière d’un pick-up jusqu’à la frontière libyenne. Le jeune Ivoirien prépare son périple. Là, au marché, il achètera des bidons d’eau, des lunettes pour se protéger de la poussière, des gants et le gari, un mélange de manioc, de lait et de sucre. Le tout pour plus de 10 000 francs CFA, soit une quinzaine d’euros.

Ce passeur (en turban blanc) explique que depuis la loi, les tarifs pour aller en Libye ont explosé et qu\'en prenant des routes secondaires pour éviter la police, les chauffeurs mettent davantage les migrants en danger.
Ce passeur (en turban blanc) explique que depuis la loi, les tarifs pour aller en Libye ont explosé et qu'en prenant des routes secondaires pour éviter la police, les chauffeurs mettent davantage les migrants en danger. (SANDRINE ETOA-ANDEGUE / RADIO FRANCE)

Ces derniers temps, les vendeurs de ces kits de survie d’une quinzaine d’euros ne croisent plus beaucoup de candidats au départ comme Koffi. Même constat du côté de la gare routière Rimbo : Abdoulaye, un passeur attend perché en plein soleil sur sa moto rouge ceux qu’il appelle les clients. "Il n’y a vraiment pas beaucoup de clients, explique Abdoulaye. Sur deux semaines, tu peux trouver deux ou trois passagers. Avant dans cette agence c’était plus de 60 personnes par jour."

"Les prix ont augmenté, jusqu’à 350 000 par tête"

Le travail d’Abdoulaye consiste à identifier des migrants qui souhaitent rejoindre la Libye et à les mettre en lien avec des chauffeurs. Une activité désormais illégale depuis une loi votée en mai 2015 qui punit sévèrement le trafic illégal des migrants : les peines peuvent aller jusqu’à 30 ans de prison. "On ne peut pas arrêter parce qu’on n’a pas le choix, poursuit-il. En Afrique, il n’y a pas de travail. Donc nous continuons mais en cachette. C’est très rentable, le prix pour un passager c’est 150 000 francs CFA (environ 230 euros) mais comme c’est plus difficile maintenant, les prix ont augmenté, jusqu’à 350 000 francs CFA par tête (environ 530 euros)."

A gauche, assis sur le sol, Koffi Arnaud, 18 ans, originaire de Côte d\'Ivoire, déterminé à gagner la Libye au péril de sa vie pour jouer au football en Allemagne, son rêve.
A gauche, assis sur le sol, Koffi Arnaud, 18 ans, originaire de Côte d'Ivoire, déterminé à gagner la Libye au péril de sa vie pour jouer au football en Allemagne, son rêve. (SANDRINE ETOA-ANDEGUE / RADIO FRANCE)

On retrouve Koffi, qui après avoir traversé le Ghana, le Togo et le Bénin, a atterrit il y a deux semaines dans ce qu’on appelle ici un ghetto, une maison en périphérie d’Agadez où les passeurs logent les migrants en transit. Le sien se situe dans le quartier Misrata, du nom de la grande cité portuaire de Libye. Les jeunes migrants s’entassent dans une pièce sombre d’une dizaine de mètres carrés à peine. Sur le sol, des nattes crasseuses et des reliefs de repas. Koffi lit les messages inscrits à la craie sur les murs délabrés…"C’est tous ceux qui sont partis et qui sont passés par ici, montre-t-il. Par exemple, Diaby est passé par l’enfer d’Agadez…que Dieu protège tous ceux qui passeront la mer Méditerranée. Moi aussi je laisserai un message avant mon départ : qui ne risque rien n’a rien." 

L’éprouvante traversée du Sahara, le traitement inhumain réservé aux migrants en Libye : tous ces périls, Koffi les balaie d’un revers de la main. "Plus rien ne me fait peur, Dieu empêchera cela, affirme-t-il. Je suis prêt à affronter n’importe quelle épreuve. Je n’ai pas les moyens de prendre un avion alors je prends le risque de traverser le désert et la Méditerranée pour gagner l’Europe. Je rêve d’aller en Allemagne pour pouvoir exercer mon talent pour le football. Si Dieu le veut."

Comme d’autres migrants, c’est sur une moto que Koffi quittera la ville en pleine nuit afin d’éviter les multiples contrôles et opérations de police comme celle qui se prépare ce dimanche matin au commissariat d’Agadez. Depuis l’application de la loi en juillet 2016, une centaine de véhicules de passeurs ont été immobilisés. Ainsi, les picks-up blancs s’alignent dans une caserne militaire. Une centaine de procès se sont tenus : des armes et de la drogue ont été saisies, une quarantaine de personnes condamnées. Mais pour Amadou Moussa Zaki, le procureur d’Agadez ce n’est pas suffisant. "Ceux qui connaissent le désert savent bien qu’il y a des voies de contournements où vous ne rencontrez pas de forces de l’ordre, soupire le magistrat. Ils prennent la route clandestinement et sont organisés comme nous."

"Le Niger, poursuit Amadou Moussa Zaki, a une frontière avec un pays qui n’existe pas. Si on arrive à stabiliser le sud-libyen, les autorités installées ne permettront plus que leur espace soit utilisé par des criminels et des narcotrafiquants." Pour ce passeur touareg qui dit connaître le désert comme sa poche la loi est contre-productive. "Il y a beaucoup plus de morts qu’avant. La route, autrefois unique, est devenue mille routes…", soupire-t-il. Ahmed Koussa le deuxième adjoint au maire d’Agadez conçoit parfaitement l’enjeu humanitaire de cette loi mais regrette la pression exercée par les Européens sur le Niger. "Jusqu’à cette loi, le business des migrants créait une véritable économie locale, parfaitement légale, explique Ahmed Koussa. Le manque à gagner estimé est de 100 millions d’euros pour Agadez et sa région." "Tout le monde y gagne : les transporteurs, boutiquiers, vendeurs de bidons d’eau… et nous aussi !"

Considéré bon élève dans sa lutte contre l’immigration par l’Union européenne, le Niger a bénéficié d’une aide de 140 millions d’euros, destinée notamment à aider les anciens passeurs à se reconvertir. Peu de dossiers sont cependant traités. "Jusque-là, personne n’a jamais rien touché du gouvernement du Niger", regrette Bachir Amma, président de l’association de lutte contre la migration clandestine qui rassemble des centaines d’ex-passeurs. Il dirige aussi Nasarah, un club de football de deuxième division. De nombreux jeunes préfèrent rester dans l’illégalité car c’est plus rentable. D’autres, au chômage, sombrent dans la délinquance. Alors que la loi n’a pas encore deux ans, Agadez est sous tension comme jamais.

Niger : aux portes du Sahara, Agadez déstabilisée par une loi contre le trafic illégal des migrants - reportage Sandrine Etoa-Andegue
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