La recrudescence des traversées de migrants par la Manche "est largement le fait du Brexit" selon le chercheur François Gemenne

Le nombre de migrants secourus en mer alors qu'ils essayaient de traverser la Manche pour rejoindre la Grande-Bretagne est quatre fois plus important en 2019 que l'année précédente. La perspective du Brexit pourrait notamment expliquer ce phénomène.

Bateau sur lequel des migrants ont tenté de traverser la Manche pour rejoindre la Grande-Bretagne, dans la nuit du 29 au 30 décembre 2019.
Bateau sur lequel des migrants ont tenté de traverser la Manche pour rejoindre la Grande-Bretagne, dans la nuit du 29 au 30 décembre 2019. (HANDOUT / SNSM DUNKERQUE)

Près de 2 500 migrants tentant de traverser la Manche pour rejoindre la Grande-Bretagne ont été secourus en mer en 2019, soit quatre fois plus que l'année précédente, selon un bilan des autorités. Quatre personnes sont mortes au cours de ces traversées. 

"La recrudescence des traversées que l'on a observée l'année dernière est largement le fait du Brexit", a expliqué mercredi 1e janvier sur franceinfo François Gemenne, chercheur à l’université de Liège, enseignant à Sciences-Po et membre du Giec. Selon lui, beaucoup de migrants "craignent qu'il soit plus difficile après de rejoindre l'Angleterre." François Gemenne souligne par ailleurs que la situation humanitaire dans les camps en Grèce "devient tout à fait critique" et qu'il n'y a "pas de porte de sortie en vue", faute d'accord européen sur l'accueil des migrants.

La traversée de la Manche redevient-elle une nouvelle route migratoire ?

Elle l'a toujours été. La recrudescence des traversées que l'on a observée l'année dernière est largement le fait du Brexit. A cause du Brexit, beaucoup de migrants craignent qu'il soit plus difficile après de rejoindre l'Angleterre et tentent leur va-tout. Rien ne laisse penser pourtant que ce sera plus difficile après le Brexit qu'avant. Mais les passeurs tentent d'en convaincre les migrants, ce qui est aussi une façon pour eux de doper leur business.

Il y a eu près de 300 tentatives de passages en 2019 contre 70 en 2018 et 12 en 2017. Avant 2017, les migrants ne tentaient pas cette traversée ?

Non. Ils tentaient la traversée par la voie du tunnel. Depuis le début de cette année (2019), on a considérablement renforcé les contrôles dans le tunnel sous la Manche, et cela a conduit beaucoup d'entre eux à tenter la voie maritime. C'est ce qu'on observe avec toutes les routes migratoires. Plus on va intensifier les contrôles sur une route, plus une autre route va se développer. Là, c'est la voie maritime qui se développe au détriment de la voie souterraine. Donc on observe un quadruplement des tentatives de traversées. Il y a eu 261 traversées avortées en 2019 et quelques dizaines d'autres qui ont réussi.

Est-ce qu'il y a plus de risques en Manche qu'en Méditerranée ?

J'ai tendance à dire que la traversée est moins longue, et que même si c'est une autoroute maritime, il y a une surveillance intensive qui est faite. De ce fait, les migrants courent peut-être moins de risque de se noyer. En Méditerranée, le nombre de morts reste tout à fait important. 1 246 personnes se sont noyées en Méditerranée au cours de l'année 2019. Cela reste un chiffre très important, surtout si on le ramène au nombre de traversées qui est en net recul.

Quelles sont aujourd'hui les principales routes migratoires ? Est-ce que la Grèce est redevenue l'une des principales portes d'entrée en Europe ?

Effectivement, la Grèce et l'Espagne se disputent depuis deux ans le titre de principale porte d'entrée de l'Europe. L'Italie est le pays qui a mis en place les mesures les plus restrictives d'accès à ses portes. Cela fait plusieurs années que l'Italie n'est plus la principale porte d'entrée de l'Union européenne et que c'est soit l'Espagne, soit la Grèce. La Grèce reste dans une situation très difficile, notamment sur la situation des camps, des hots spots, où les migrants n'ont pas accès aux soins élémentaires ni aux services de base. Ce qui fait que la situation humanitaire devient tout à fait critique dans ces camps avec plusieurs suicides, notamment de suicides d'enfants dans ces camps, en particulier à Lesbos. Et on n'a pas de porte de sortie en vue, puisqu'il n'y a toujours pas d'accord au niveau européen sur la répartition des migrants et des demandeurs d'asile.