"Cet endroit, je l'appelle le camp de la mort": Rukban, un camp coupé du monde à la frontière entre la Jordanie et la Syrie

Depuis deux ans, entre 50 et 70 000 personnes, majoritairement des enfants, sont bloqués dans le camp de Rukban, une zone désertique située entre la frontière syrienne et la frontière jordanienne. L’aide humanitaire est restreinte et contrôlée par des groupes armés.

franceinfo

C’est sans doute l’une des situations les plus opaques vécues par les déplacés syriens. Depuis deux ans, près de 70 000 réfugiés sont bloqués dans le camp de Rukban, un no-man's land situé à la frontière de la Syrie et de la Jordanie. Il est impossible d’y entrer. Les conditions de vie y sont déplorables.

Rukban est une bulle coupée de l’extérieur, placée sous la protection d’armées plus ou moins puissantes. Le camp n'est qu'une langue de désert, balayée par les vents. Les réfugiés sont majoritairement des bédouins originaires de la région de Palmyre. Ils ont été chassés par l’avancée du groupe État islamique puis par des troupes gouvernementales. Dans le camp, les déplacés syriens vivent pour la plupart dans des maisons en brique de terre, approvisionnés par le marché noir dont profitent les Syriens loyalistes.

Des tombes d'enfants

À l'intérieur du camp, Abdulfattah est directeur de l’école. D'un mouvement circulaire avec son téléphone, il montre des dizaines de petits monticules de pierre. "Ce sont des tombes, affirme-t-il, celles d'enfants qui n'ont pas résisté aux conditions de vie dans le camp. En effet, il n'y a pas assez de soins et pas assez de nourriture. Il n’y a pas de véritable approvisionnement pour l’aide. Les réfugiés dépendent de ce que leurs familles peuvent leur faire passer, mais ce n'est pas suffisant pour répondre aux besoins en eau, en nourriture, en médicaments. Tout le monde a abandonné ce camp."

Cet endroit, je l'appelle le camp de la mort.

Abdulffatah, directeur de l’école du camp

Si Rukban est coupé du monde, c'est qu'il y a presque deux ans, après un attentat revendiqué par le groupe État islamique, la Jordanie a fermé sa frontière. Le camp est devenu une zone militaire fermée. Depuis, l’aide humanitaire est bloquée côté syrien. Du côté jordanien, l'aide, filtrée, est confiée à une milice armée. Elle est acheminée par des grues, comme le raconte Nazeeh, un réfugié dont le dernier enfant est né dans le camp, il y a un an et demi : "Ça se passe entre les deux frontières. C'est donc la grue qui fait passer l’aide depuis la Jordanie jusqu'en Syrie puisque personne ne peut franchir la frontière." 

L'aide humanitaire confiée aux milices

Le sort de Rukban est intimement lié à l’engagement américain en Syrie. Le camp est installé à quelques kilomètres d’une base de la coalition, du coté syrien, à Tanaf. Les États-Unis ont négocié une bulle de sécurité de 55 kilomètres autour de leur base et qui englobe les déplacés. Le camp de Rukban est donc coupé du monde, ce que raconte Abdulfattah, le directeur de l’école : "Les forces de la coalition surveillent toute la zone avec un drone pour la défendre. L'aviation détruit les véhicules ou les convois suspects qui y entreraient."

Au sein de la base de Tarnaf, plusieurs milices rebelles ont été formées. Depuis plusieurs mois, elles ne sont plus rémunérées par les Américains. C'est ce qu'affirme Omar al Beniai, un journaliste réfugié en France et qui affirme parler au nom de plusieurs tribus présentes dans le camp : "Les Américains ont coupé l'aide financière aux milices, du coup elles se sont repliées sur l'aide humanitaire. Une aide que l’ONU abandonne aux groupes armés syriens chargés d’encadrer la distribution. Désormais, le camp de Rukban est devenu un terrain de conflit entre milices. Elles se sont lancées dans une compétition, entre elles, sur le dos des pauvres réfugiés. Les victimes, ce sont surtout les femmes et les enfants."

Le camp est isolé, hors de tout contrôle et il est également en sursis. Les forces du régime syrien et des groupes radicaux sont à moins de 100 kilomètres de Rukban, tous tenus en respect par la coalition, tant que celle-ci a des intérêts à protéger dans le secteur.

Un réfugié syrien abrite un enfant de la pluie, au camp de Rukban, à la frontière entre la Syrie et la Jordanie.
Un réfugié syrien abrite un enfant de la pluie, au camp de Rukban, à la frontière entre la Syrie et la Jordanie. (KHALIL MAZRAAWI / AFP)