Migrants : au cœur des filières de passeurs à Calais

France Info consacre ce lundi une journée spéciale pour expliquer la crise de migrants. Olivier Boy, du service police/justice, a passé toute la semaine sur un parking de Calais avec les policiers qui enquêtent sur les filières de passeurs. Chaque matin des migrants afghans y arrivent de la jungle pour tenter de monter dans des camions vers l’Angleterre.

(C'est depuis ce bosquet que nous avons pu suivre le manège des passeurs et le calvaire des migrants © Radio France / Olivier Boy)
Migrants : au cœur des filières de passeurs à Calais. Une enquête d'Olivier Boy
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Nous sommes ici juste à côté d’un parking d’une grande surface dont on ne va pas citer le nom, c’est un parking tout ce qu’il y a de plus banal sauf qu’il vaut des centaines de milliers d’euros. C'est un endroit où tous les matins des migrants afghans arrivent de la jungle pour tenter de monter dans des camions vers l’Angleterre.

 

Ce parking est tenu par les Afghans. C’est un lieu  stratégique, situé juste à la sortie de l’Autoroute A16, juste avant d’arriver au tunnel sous la Manche ou au port. Les routiers, viennent attendre ici pour embarquer. Ils font des courses, ils dorment un peu et c’est à ce moment-là que les migrants cherchent à monter. C’est un parking très prisé, parce qu’il y a une parfaite vue de d’ensemble. On voit le camion sortir de l’autoroute et s’il arrive de Dunkerque et de Belgique, c’est qu’il va traverser.

 

Souvent, les chauffeurs font des pauses très courtes et c’est un point important. Car, pour passer la frontière, il y a des contrôles de CO2 dans les camions à la frontière. Une sonde détecte s’il y a du CO2. Si oui, c’est que quelqu’un respire… Comme les pauses sont courtes, ce taux de CO2 ne va pas augmenter, il ne va pas trahir une présence humaine, et ça permet de passer entre les mailles du filet.

 

Mais pour pouvoir passer, il faut payer. C’est entre 700 et 1.000 euros pour plusieurs tentatives, des montées sauvages, à l’insu des chauffeurs, c’est le moins cher. Quand vous êtes dans un réseau avec des chauffeurs complices, c’est plus de 5.000 euros.

Le passeur 

C’est d’ici que les policiers enquêtent. A quelques mètres des camions, dans un petit bosquet, nous avons passé trois heures mardi dernier avec Allan et Yannik de la brigade mobile de recherche de la PAF, la police aux frontières.  Leur travail, c’est de traquer et d’arrêter  les criminels qui font de l’argent sur le dos de migrants. La manne financière est devenue aujourd’hui énorme et la guerre pour ces parkings acharnée. C’est une gestion ethnique, il y a les parkings des Kurdes, ceux des Albanais, etc. Les Afghans tiennent le parking où nous nous trouvons depuis des années.

 

Du fourré où nous avons établi notre planque, Yannick filme tout. Cela fait trois semaines à un mois que son collègue et lui traquent le réseau. Ils ont passé des dizaines d’heures à observer ce petit manège. Avec un homme au cœur du système, le passeur. C’est lui  le chef du parking. Ils l’appellent XH1, c’est son nom de code pour l’enquête.

 

(Derrière ses arbres, des migrants tentent de monter clandestinement dans des camions pour rejoindre l'Angleterre © Radio France / Olivier Boy)

 

Pour monter dans les camions, la combine est bien rodée. Le chef du parking et les autres ont tous une petite lame de rasoir. Dès qu’ils ont une opportunité, repèrent un bon camion, ils vont aller tranquillement marcher sur le parking et tenter de monter. Ils coupent la bâche ou alors ils ouvrent les portes quand il n’y a pas de cadenas.  Et après, ils tentent de se cacher.

 

Nous avons assisté à une tentative en plein jour la semaine dernière depuis notre petit bosquet. Les migrants n’ont pas trouvé de place pour se dissimuler, ils ont été repérés. Les échecs sont fréquents. Mais toute la journée il y a des tentatives entre midi et deux heures, c’est moment le moment où les chauffeurs viennent faire des courses. Tout le monde les voit faire, les chauffeurs n’en peuvent plus, la plupart vérifient systématiquement. On a vu la semaine dernière, en planque, un chauffeur vérifier sous son camion pour voir s’il n’avait pas un migrant caché.

La détresse

Mais ce qui intéresse les enquêteurs, c’est XH1. Ils ont des dizaines de photos où ils le voient ouvrir les camions et y  mener les migrants. Il donne des ordres. Les policiers ont pu réunir assez d’éléments  pour procédé à l’interpellation du passeur. XH1 a été arrêté mardi dernier vers 13h puis mis en garde à vue… pendant 48 heures.

 

Avant même la garde à vue de XH1, les policiers avaient aussi arrêté trois migrants, ceux que nous avions vus essayé de monter dans le camion. Ils sont assis sur un banc, ce sont des enfants, deux ados de 16 ans et un autre de 14, qui a l’air complètement perdu. Il raconte qu’il a quitté l’Afghanistan à pieds jusqu’en Turquie, après c’était la Grèce, puis l’Italie et enfin la France jusqu’à Calais. Ils ne sont pas en garde à vue, ils ne sont pas poursuivis, ils sont considérés comme des victimes du passeur et les policiers essaient de leur faire dire à qui ils ont donné l’argent.

 

Au fil de leur histoire, on se rend compte qu’on parle vraiment de crime organisé avec des filières qui remontent jusqu’au pays d’origine. C’est de la traite d’être humain. Ces jeunes migrants n’ont pas le choix. S’ils veulent passer en Angleterre, ils sont obligés de payer. Les passeurs et les réseaux tiennent tous ces parkings, tous ces endroits stratégiques où il est possible de monter dans les camions.

 

Les passeurs sont impitoyables, prêts à faire monter les migrants dans des camions citernes, dans des camions réfrigérés. Police secours reçoit des appels de migrants qu’on a caché et qui ont peur de mourir de froid. L’un des policiers avec qui nous avons passé la semaine nous montre la photo un couple d’Afghans trouvé dans un coffre de voiture avec un bébé de six mois.

 

(Les échecs des migrants pour tenter de monter dans les camions sont nombreux © Radio France / Olivier Boy)

 

La garde à vue

Pendant sa garde à vue, notre suspect XH1, le chef de parking, a beaucoup menti, pour minimiser, dire qu’il était juste un migrant comme les autres qui essayaient de partir. Les policiers savent qu’ils ont 48 heures, donc au départ ils ne lui disent qu’il a été surveillé pendant trois semaines, il ne sait pas qu’il a fait l’objet d’une enquête approfondie et donc il espère pouvoir esquiver.

 

XH1 avait déjà été arrêté en avril en flagrant délit. Les policiers étaient tombés sur lui en train d’ouvrir un camion mais il avait raconté à ce moment-là dit qu’il avait juste aidé ceux qui étaient montés avant que ce soit son tour. C’est l’argument récurrent. Pendant ces trois premières auditions, XH1 a dit qu’il aidait les autres gratuitement comme un Robin des bois et même qu’il devait se cacher pour éviter que les vrais passeurs ne lui tombent dessus…

 

Pendant une journée,  les policiers le laissent s’enfermer dans son mensonge. Le deuxième jour, ils passent à la vitesse supérieure et mettent la pression. Nous sommes mercredi, il est 17h, ça fait 30 heures que XH1 est en garde à vue. C’est Sébastien, le chef de groupe, qui mène l’audition… On n’entend pas bien, XH1 parle tout doucement, mais on voit sur son visage qu’il s’est passé quelque chose, il se décompose. Il vient en fait d’avouer qu’il gérait le parking pour le compte d’autres chefs. Il minimise mais quand même il avoue l’argent.

 

(Le passeur a passé plus de 30 heures en garde à vue avant d'avouer © Radio France / Olivier Boy)

Douze filières démantelées en un an

700 euros. C’est le prix pour un passage comme ça, à l’insu des chauffeurs. Mais il y a d’autres manières de passer. En ce moment, les réseaux les plus puissants sont albanais, avec complicité de chauffeurs. Derrière de fausses cloisons dans les camions  se cachent parfois jusqu’à 30 migrants, qui ont payé 5.000 euros chacun.

 

C’est terminé en tout cas pour XH1. Le passeur a été jugé vendredi et condamné à deux ans de prison ferme. C’est un très bon résultat pour les policiers de la PAF, même si évidemment ils savent bien que c’est très temporaire.

Les policiers à qui nous avons parlé sont lucides. Ils ne sont pas là pour régler le problème migratoire à Calais, ils ne sont qu’une partie de l’équation. Ils enquêtent, procèdent à des arrestations et confient à la justice des passeurs, des chefs de réseau qui sont des trafiquants d’êtres humains.

Depuis le début de l’année, douze filières comme celle-là démantelées. C’est quatre fois plus que l’année dernière à la même époque.

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