Enquête franceinfo Rapatriement des corps, enterrement... Comment l'Ukraine accompagne les familles des Français morts au combat

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Une mère de famille en pleurs, réconfortée par des officiers de l'armée ukrainienne. (ELLEN LOZON / FRANCEINFO)

Depuis le début de la guerre contre la Russie, deux ressortissants français ont été tués, tous les deux près de Kharkiv. De l'identification des corps aux funérailles, Kiev veut les considérer comme ses propres soldats.

La famille et les amis d'Adrien Dugay-Leyoudec finissent de prendre place à l'intérieur du crématorium de Clermont-Ferrand. En cet après-midi du lundi 18 juillet, ils sont peut-être 200 venus dire adieu au jeune combattant français de 20 ans, décédé trois semaines plus tôt dans la région de Kharkiv. Les obsèques s'ouvrent sur quelques notes de musique, et pas n'importe lesquelles : c'est l'hymne ukrainien, Chtche ne vmerla Oukraïna, qui résonne à l'intérieur du bâtiment situé rue Jean-Auguste Senèze. Un autre détail : sur le cercueil du défunt, c'est le drapeau bleu et jaune qui a été délicatement posé, rapporte un témoin à franceinfo.

Dans l'assemblée, on croise aussi le regard ému de réfugiés ukrainiens, arrivés dans le Puy-de-Dôme au début de la guerre. Mais c'est une autre présence qui intrigue surtout : un homme, tenue militaire kaki, képi sur la tête, vient de s'asseoir au premier rang. D'après nos informations, il s'agit d'un membre du bureau militaire de l'ambassade d'Ukraine en France. L'officier, qui a fait le trajet depuis Paris, est aussi l'un des tous premiers à se lever pour prendre la parole dans un français hésitant. Un discours de deux minutes, lu face aux parents d'Adrien Dugay-Leyoudec, pour leur dire combien "l'engagement" de leur fils, qu'il a payé de sa vie, marquera à jamais l'histoire de son pays.

Les personnes présentes ce jour-là se souviennent d'un vibrant hommage. Rien à voir avec les simples mots de "condoléances" que le Quai d'Orsay prononcera à son égard. Si la France a toujours "formellement" déconseillé à ses ressortissants "tout déplacement en Ukraine compte tenu des risques évidents et quel que soit le motif invoqué", Kiev considère de son côté les combattants étrangers comme les siens. Après tout, c'est bien le président Volodymyr Zelensky lui-même qui a appelé les volontaires de tous les pays à rejoindre la Légion internationale pour la défense de l'Ukraine dès les premiers jours de la guerre contre la Russie.

Kiev se charge du rapatriement des corps

Contactée par franceinfo, la préfecture du Puy-de-Dôme assure ne pas avoir été tenue au courant de la venue de cet officier ukrainien, au crématorium de Clermont-Ferrand. A 600 kilomètres de là, dans les couloirs de la préfecture du Calvados, on semble aussi avoir découvert après coup qu'un attaché de l'armée ukrainienne s'était déplacé pour assister aux obsèques de Wilfried Blériot, 32 ans, premier Français tombé au combat en Ukraine. Il n'y a là aucun traitement de faveur : "On essaie de le proposer à toutes les familles", qu'elles soient françaises ou étrangères, affirme Damien Magrou, le porte-parole de la Légion internationale pour la défense de l'Ukraine.

Wilfried Blériot, premier combattant français à être tombé au combat en Ukraine. (LEGION INTERNATIONALE DE DEFENSE DE L'UKRAINE)

La communication est aussi gérée par l'Ukraine et non par la France. Ainsi, le ministère français des Affaires étrangères apprendra la mort au combat de ses deux ressortissants via son ambassade basée à Kiev, qui a elle-même obtenu l'information par les autorités ukrainiennes. C'est d'ailleurs par un premier courriel signé du bureau militaire de l'ambassade d'Ukraine en France, et auquel franceinfo a eu accès, que les parents d'Adrien Dugay-Leyoudec ont été informés, courant juin, que leur fils était "soigné dans un hôpital militaire de Kharkiv" après avoir été blessé "dans une attaque au mortier russe le 1er juin 2022".

Ce sont encore les autorités ukrainiennes qui "identifient formellement le corps", confirme le Quai d'Orsay à franceinfo. Sur le terrain, "un constat de décès est rédigé par le commandant de l'unité dans laquelle était la victime, détaille Damien Magrou. Le corps est ensuite transporté dans une morgue. Là, un certificat de décès est dressé selon le droit ukrainien." C'est également aux équipes de la Légion internationale pour la défense de l'Ukraine, toujours au nom de l'Etat ukrainien, qu'incombe la douloureuse tâche d'informer les familles des étrangers morts au combat.

"Comme je parle Français, raconte Damien Magrou, c'est moi qui l'ai annoncé aux proches de Wilfried [Blériot] et d'Adrien [Dugay-Leyoudec]. C'est un coup de fil qui n'est pas facile. On ne sait pas si la famille les soutenait dans leur engagement."

"Ça fait chaud au cœur de recevoir ensuite des mots de remerciements des familles, des mots de soutien pour l'Ukraine, pour la Légion, pour le travail qu'on fait."

Damien Magrou, porte-parole de la Légion internationale pour la défense de l'Ukraine

à franceinfo

A Kiev aussi d'organiser le rapatriement des corps jusqu'en France, "en lien avec l'ambassade de France à Kiev", ainsi que "le Centre de crise et de soutien du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères (...) compte tenu du fait qu'il s’agit d'un théâtre de guerre", précise le Quai d'Orsay.

En moyenne, "les rapatriements des corps prennent entre dix et trente jours en Europe. Ce sont des compagnies privées qui s'occupent du transport", décrit Damien Magrou. Les frais sont entièrement pris en charge par l'Ukraine, précisément par le ministère de la Défense, nous confirme une source officielle. Pas les frais funéraires, en revanche, qui sont à la charge de la famille.

Une enveloppe pour les proches du défunt

Soutien moral, soutien logistique donc. Et soutien financier également. Les familles des combattants étrangers peuvent, au même titre que les militaires ukrainiens, percevoir une compensation financière si leur proche meurt. Il en est question dès le deuxième paragraphe (en ukrainien) de ce décret officiel sur "la protection sociale et juridique des militaires et des membres de leur famille". Daté du 28 février, soit quatre jours après le début de la guerre, il est écrit qu'une "prestation d'un montant unique de 15 millions d'hryvnias", soit 400 000 euros, "sera versée à parts égales à tous les bénéficiaires". Il s'agit d'une somme "fixe", "quel que soit le pays d'origine du combattant ou son grade", confirme à franceinfo une source officielle ukrainienne. Laquelle précise que "le mécanisme est en train d'être mis en place petit à petit".

"Dans notre législation, les citoyens étrangers qui servent l'armée ukrainienne sont alignés sur les militaires ukrainiens."

Une source officielle de l'Etat ukrainien

à franceinfo

Récemment, les employés de l'ambassade d'Ukraine en France ont remarqué que des proches de Wilfried Blériot étaient venus déposer une couronne de fleurs devant leurs locaux, basés dans le 7e arrondissement de Paris. "Après la guerre, si les familles endeuillées veulent venir en Ukraine, pour voir de leurs yeux là où leurs fils sont morts, là aussi nous serons là pour les accompagner, c'est très important pour nous", promet cette source officielle de l'Etat ukrainien.

En attendant que les bombes se taisent, David Dugay, le père d'Adrien, veut redire combien son fils "n'était pas une personne extraordinaire". "C'était un jeune idéaliste et courageux", écrit-il dans un courriel transmis à franceinfo. "Combattre Poutine, c'était combattre le totalitarisme, c'était combattre en Ukraine avant que la guerre n'arrive chez nous." Le 18 juillet, dans le crématorium de Clermont-Ferrand, l'officier ukrainien s'est levé une seconde fois à la fin de la cérémonie. Il s'est rapproché du cercueil, a saisi le drapeau ukrainien, l'a replié soigneusement. Avant de le remettre aux parents d'Adrien Dugay-Leyoudec.

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