Rapprochement franco-russe : "À chaque fois que la Russie va mal, elle fait une tentative de charme vers l'Europe" mais "la besace du Kremlin est vide"

Selon le philosophe et essayiste Michel Eltchaninoff, la posture d'ouverture affichée par la Russie ne doit pas faire oublier que de nombreux problèmes restent à régler. 

Florence Parly, Jean-Yves Le Drian, Sergei Lavrov et  Sergei Shoigu à Moscou le 9 septembre 2019. 
Florence Parly, Jean-Yves Le Drian, Sergei Lavrov et  Sergei Shoigu à Moscou le 9 septembre 2019.  (ALEXANDER NEMENOV / AFP)

Après la détente, place au rapprochement entre la France et la Russie. Depuis l'invitation de Vladimir Poutine au fort de Brégançon, Emmanuel Macron ne cache plus sa volonté de tisser des liens un peu plus étroits avec le Kremlin. Lundi 9 septembre, le chef de l'Etat a donc missionné deux de ses ministres à Moscou, Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense et Florence Parly, ministre des Armées, afin de mettre un terme aux tensions diplomatiques entre les deux pays et tenter enfin de normaliser les relations franco-russes. 

Il faut dire que les sources de crispation sont nombreuses depuis 2014, et Jean-Yves Le Drian les a lui-même citées une à une face à ses homologues russes : l'Ukraine, les attaques chimiques et la situation en Syrie, l'attaque contre le MH 17

"Notre conviction est que si nous ne parvenons pas à construire quelque chose d’utile avec la Russie, nous resterons dans une tension et surtout dans une défiance stérile," a déclaré Jean-Yves Le Drian à l'issue de cette rencontre à quatre.

Mais selon Michel Eltchaninoff, rédacteur en chef à Philosophie Magazine, spécialiste de la Russie et auteur de Dans la tête de Vladimir Poutine, Jean-Yves le Drian "va un peu vite en besogne".

Il faut "vider les abcès qui sont nombreux entre la Russie et l’Europe"

"Ce qui est étrange c’est de faire comme s'il ne s’était rien passé depuis cinq ans, c’est de tourner la page et essayer de rétablir la confiance sans vider les abcès qui sont nombreux entre la Russie et l’Europe depuis l’annexion de la Crimée et depuis la guerre en Ukraine menée par les forces russes. D’un côté, évidemment qu’il faut parler à la Russie, d’ailleurs tous les présidents français le font.

Il faut éviter de donner l’impression que la Russie revient totalement vierge sur le terrain international alors qu’énormément de problèmes ne sont pas réglés. On attend des avancées du Kremlin sur les dossiers importants.Michel Eltchaninoffà franceinfo

 

Selon l'essayiste, cette volonté de rapprochement de la Russie vis-à-vis de l'Europe rappelle une stratégie du siècle dernier. "Quand la Russie ou l’URSS vont mal, ils font une tentative de charme vers l’Europe, c’est exactement ce qu’a fait Mickaël Gorbatchev à la fin des années 1980, quand il sentait que l’Empire soviétique était en train de s’effondrer, il avait proposé la Maison commune européenne à l’Europe, c’est-à-dire une Europe sans l’OTAN, et cela avait un peu séduit François Mitterrand à l’époque mais l’URSS s’est effondrée."

"La besace du Kremlin est vide"

A l'heure où le mécontentement de la population russe vis-à-vis du pouvoir est croissant, que le parti Russie Unie vient de subir un camouflet aux élections du Parlement de Moscou, Vladimir Poutine "en profite en faisant une tentative de charme vis-à-vis de l'Europe mais sans rien proposer", analyse Michel Eltchaninoff. Or pour l'instant, "la besace du Kremlin est vide et pour rétablir cette confiance, il faudra véritablement que la Russie fasse des pas importants sur l’Ukraine ou sur la Syrie." 

Un rapprochement "contraire à nos intérêts"

Le philosophe voit dans ce rapprochement "une occasion donnée à Vladimir Poutine d'avoir un droit de regard sur la défense ou la politique européenne." Or, le chef du Kremlin "mène depuis des années une politique de division et de destruction de l'Europe en soutenant des candidats anti-européens un peu partout. Je pense que ce n'est pas le moment pour l'Europe de laisser Vladimir Poutine nous diviser," soutient Michel Eltchaninoff qui prévient : "Il ne faudrait pas que la construction européenne qui est aussi un grand chantier de Macron ne pâtisse par ricochet de cette volonté de rapprochement avec Poutine qui n’a pas été concertée avec les Européens."