Jacques Delors: le dernier grand Européen

Le nom de Jacques Delors est indissociable de l'Europe: président de la Commission européenne de 1985 à 1994; il a marqué à jamais l'histoire de la construction européenne. Aujourd'hui encore, la Commission est orpheline de Jacques Delors et certains à Bruxelles lui vouent un quasi-culte.

(Photo PE)
Lorsqu’il prend ses fonctions, en janvier 1985, l’Europe s’appelle encore la Communauté économique européenne et ne compte que 10 pays membres, le dernier à avoir adhéré étant la Grèce. Personne ne se doute que cet homme discret va redonner un nouveau souffle à l’Europe, alors engluée dans un certain immobilisme.

Ses relations privilégiées avec François Mitterrand et Helmut Kohl vont lui faciliter la tâche. Dès le 14 janvier 1985, il déclare devant le Parlement européen vouloir «annoncer puis exécuter la décision de supprimer toutes les frontières au grand marché intérieur de l’Europe d’ici à 1992».

Six mois plus tard, il présente aux dirigeants européens Le Livre blanc et ses 310 mesures pour parachever le marché unique. Car malgré l’ouverture des frontières, de nombreux obstacles administratifs et règlementaires empêchent encore une totale liberté de circulation des marchandises. Delors est convaincu que la disparition des dernières barrières aux échanges, relancera la croissance économique en Europe. Il se fixe jusqu’au 31 décembre 1992 pour y parvenir.
                                           
«La compétition qui stimule, la coopération qui renforce et la solidarité qui unit»
Février 1986, c’est une Europe élargie à 12 (avec l’Espagne et le Portugal) qui signe l’Acte unique européen. Il s'agit de la première révision des Traités européens depuis 1957. Dorénavant, les décisions seront prises à la majorité qualifiée au sein du Conseil, fini la logique paralysante de l’unanimité: un tabou est tombé, l’Europe revit.

Dès lors, le nouvel homme fort de la Commission n’aura de cesse d’affermir cette Europe selon trois principes : «la compétition qui stimule, la coopération qui renforce et la solidarité qui unit». S’ensuivent le premier «paquet Delors» avec le financement de nouvelles politiques, le lancement du programme Erasmus d’échanges étudiants, véritable étendard de l’esprit européen et la mise en chantier en 1988 de l’Union économique et monétaire. L’UEM avait aussi une dimension politique car la monnaie unique devait contribuer à une identité européenne et réunir, de façon irrévocable, les Etats et les peuples dans une communauté solidaire.
                                                          
Intégration européenne et unification allemande 
La chute inattendue du mur de Berlin, le 9 novembre1989, va accélérer le processus. Contrairement à François Mitterrand, Jacques Delors sait trouver les mots qu’il faut et agit efficacement. Les Allemands n’oublieront jamais qu’ils lui doivent l’adhésion à la CEE, en un temps record, des Länder de l’ex-RDA.

La réunification allemande va booster l’unification européenne  car comme le répètera Helmut Kohl : «L’intégration européenne et l’unification allemande sont les deux faces d’une même médaille». Le traité de Maastricht ou la naissance de l’Union européenne, approuvé par 51% seulement des Français le 20 septembre 1992, ne va pas assez loin, selon Jacques Delors.

Dans ses Mémoires, il déplore l’abandon de la méthode communautaire (qui donne un rôle prépondérant à la Commission et un pouvoir de codécision au Parlement) au profit de l’intergouvernemental (recours à l’unanimité au Conseil européen) en matière de politique extérieure et de sécurité commune ainsi que dans le domaine de la police et de la justice.

Un dirigeant incontestable de l'Union                                      
«On ne peut pas tomber amoureux d’un grand marché» disait alors Jacques Delors avec un sens certain de la formule. Homme de visions et de réflexions stratégiques, il avait à l’esprit la nécessité d’un véritable gouvernement économique et d’une coordination efficace des politiques européennes dont l'absence fait aujourd'hui gravement défaut. A la fin de son mandat en 1995, il avait non seulement remis l’Europe sur pied mais aussi renforcé le rôle de la  Commission européenne.

Ses successeurs, le luxembourgeois Jacques Santer (démissionné par le Parlement européen), L'Italien Romano Prodi et le Portugais Manuel Barroso n’ont pas réussi à endosser le rôle de «dirigeant incontestable» de l’Union, comme l’aura été Jacques Delors pendant 10 ans.

En 2012, à la tête de l’Institut de recherche Notre Europe, Jacques Delors fustige José Manuel Barroso pour son manque d’initiative lors de la crise de la zone euro et accuse les leaders européens de détruire l’héritage des pères de l’Europe.  

Considéré comme le plus visionnaire des dirigeants européens, il s’est vu décerner en juin 2015 le titre de «citoyen d’honneur de l’Europe» pour son extraordinaire travail de promotion de la coopération sur le Vieux continent.