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Embargo sur le pétrole iranien : et après?

L'Europe pourrait décider de se passer du pétrole iranien à la fin du mois, en réponse aux recherches menées par Téhéran sur le nucléaire. Un moyen de pression pas forcément efficace.

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Manœuvres militaires iraniennes dans le détroit d'Ormuz, le 3 janvier 2012. (EBRAHIM NOROOZI / JAMEJAM ONLINE / AFP)

L'Europe est prête à passer à la méthode dure afin de combattre le nucléaire iranien. Mercredi 4 janvier, des responsables européens ont annoncé, en représailles, un accord pour interdire les importations de pétrole iranien dans l'UE. La décision devrait être prise lors de la prochaine réunion des ministres des Affaires étrangères le 30 janvier. 

Pourquoi cette décision ?

Début novembre, l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) fait part de ses inquiétudes et admet que "l'Iran a mené des activités visant à développer un dispositif explosif nucléaire", comme le rapporte alors Le Monde.

En réaction, les Etats-Unis annoncent, le 31 décembre, le gel des avoirs de tous les pays qui achèteraient du pétrole à la République islamique. La décision de l'UE s'inscrit aussi dans cette ligne. De son côté, Téhéran a menacé de fermer le détroit d'Ormuz en cas de nouvelles sanctions contre ses exportations pétrolières. 

L'objectif affiché par les Européens est de forcer Téhéran à "faire toute la lumière sur la dimension militaire" de son programme nucléaire, ainsi que le réclame le ministère des Affaires étrangères français. Une expression vague qui soulève des questions. "Il y a certainement beaucoup de communication et la volonté de faire du mal à l'Iran", analyse Thierry Coville, chercheur à l'Iris. Car même s’il est mis en place rapidement, l’embargo ne suffira pas à stopper le programme nucléaire iranien.

Les enjeux en Europe

Globalement, le pétrole iranien représente "3 à 4 %" des importations européennes, estime le spécialiste. Mais tous les pays du Vieux Continent ne sont pas logés à la même enseigne face à un arrêt possible de ces importations. Les négociations portent donc sur l’échéance à laquelle va être mis en place l’embargo.

• Paris et Londres "jouent les gros bras"

Peu dépendants du pétrole iranien, Paris, Londres et Berlin militent pour couper les ponts rapidement. "Il est facile pour la France et l'Angleterre de jouer les gros bras, car elles achètent peu de pétrole à l'Iran", résume Thierry Coville.

France Info analyse que la France, qui achète 3 % de son pétrole à Téhéran, n'aurait pas grand-chose à perdre. Seuls Renault, PSA et quelques groupes agroalimentaires sont toujours présents sur le sol iranien. Le vrai problème résiderait dans la hausse des prix du brut qui se répercuterait à la pompe.

D’après le quotidien algérien El Watan, le Royaume-Uni a déjà rompu ses liens en novembre avec les banques iraniennes, notamment la Banque centrale. Une décision évoquée par le président français en novembre, et que l'Allemagne refuserait de prendre pour le moment.

• Les pays du Sud, plus dépendants, consentiraient à une négociation

Reste que, comme l'a confié Alain Juppé, le ministre des Affaires étrangères, "des pays doivent encore être rassurés". L’Italie, l’Espagne et la Grèce seraient particulièrement réticentes. Elles importeraient respectivement 13 %, 15 % et 30 % de leur pétrole depuis l’Iran.

Fin décembre, Rome, Madrid et Athènes ont finalement assoupli leurs positions. "Le principe d'un embargo pétrolier fait consensus, confiait un diplomate à l'agence Reuters. Cela n'est plus l'objet de débat. Les discussions portent désormais sur le timing et les modalités."

Interviewé le 4 janvier par Le Figaro, Mario Monti, le président du Conseil italien, a affirmé que "l'Italie serait prête à participer à toute nouvelle sanction imposée par l'Europe" sous certaines conditions. "Un embargo sur le pétrole est envisageable à condition qu'il reste graduel et qu'en soient exclues les livraisons qui servent à rembourser le milliard d'euros de dettes que l'Iran a contracté envers notre compagnie nationale ENI." Autrement dit, le pétrole iranien pourrait entrer en Europe pour rembourser le groupe énergétique.

Les négociations entre les ministres européens porteront aussi sur la date de mise en place de l’embargo. Embargo total ? Oui, a priori. "L'Europe peut se passer du pétrole iranien. Mais les pays du Sud demanderont un délai de quelques mois", précise Thierry Coville.

L'alternative : du pétrole d'Arabie saoudite

L'Arabie saoudite, premier pays de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), s’est déclarée disposée à augmenter sa production pour répondre à la demande européenne.

"L'Arabie saoudite n'aura en effet aucune difficulté technique à fournir ce pétrole, même sur du long terme, estime Thierry Coville. Si ce n'est qu'elle fait partie de l'Opep. En tendant la main à l'Occident, elle se désolidarise. Cela va peut-être poser d'autres problèmes."

Bien qu'il soit difficile de prévoir l'évolution des cours du pétrole, une baisse de l'offre se traduirait sans doute par une hausse du prix du baril. Selon El Watan, la décision des Européens pourrait faire bondir le brut de plusieurs dizaines de dollars par baril.

Quelle serait l'efficacité d'un embargo ?

Le pétrole est le point fort de l'économie iranienne. Deuxième pays producteur de l’Opep, le pays tire 80 % de ses rentrées d’argent des ventes de pétrole. Les importations de l'UE, deuxième acheteur après la Chine, représentent 18 % des 2,6 millions de barils que l’Iran vend chaque jour. 

• Pas d'exigences claires de la part de l'Occident

Mais pour le spécialiste de l’Iris, le poids de cet embargo reste "incertain" et vraisemblablement "peu efficace sur l'enjeu du nucléaire". Les pays occidentaux ne posent en effet pas d'ultimatum clair à Téhéran. "Le seul résultat est une crispation de l'Iran qui accélère son programme." D'un côté, l'Occident réclame de la "lumière", de l'autre, l'Iran assume l'enrichissement de l'uranium. "C'est un dialogue de sourds. On a l'impression d'une politique irréfléchie."

• Chercher à soulever les Iraniens contre le régime, une stratégie risquée

Les premières élections législatives depuis la présidentielle mouvementée de 2009 auront lieu en Iran dans deux mois. Des sanctions internationales pourraient avoir un impact sur le coût de la vie, sachant que, comme le précise le site Euractiv, le rial, la monnaie iranienne, a déjà perdu 40 % de sa valeur en décembre.

Chercher à soulever le peuple contre le régime, telle serait la stratégie cachée des Occidentaux. Ceux-ci essaient de jouer sur le levier social "en rendant la vie des Iraniens plus difficile, décrypte Thierry Coville. Non seulement cette solution est moralement indigne, mais en plus elle est irréaliste. Les Iraniens se souviennent de l'échec de leur mouvement en 2009, et savent que le régime n'hésitera pas à tuer les émeutiers."

• Un embargo partiel ne servirait à rien

Dans tous les cas, l'Iran trouvera sans mal d'autres clients, quitte à baisser un peu les prix. "Un embargo qui n'est pas décidé par tout le monde ne sera pas efficace !" assène Thierry Coville. La Chine, l'Inde, la Russie ou encore la Corée du Sud ont besoin d'énergie et seront clientes. Pékin tente néanmoins de tirer profit de la situation en divisant ses commandes par trois et en exigeant des rabais, indique le quotidien économique Les Echos

De plus, les prix ayant augmenté depuis 2009, l'Iran a amassé des réserves de devises. Thierry Coville estime que le pays pourrait survivre un an sans vendre de pétrole. Une légère baisse des tarifs ne lui serait donc pas très préjudiciable. Pour lui, "la menace du coût économique pour l'Iran est une idée fausse".

Téhéran n'est pas inquiet

Dans un communiqué publié par l'Agence de presse de la République islamique, le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères estime que "tout indique que les sanctions nuiront aux pays qui les imposent plus qu’aux pays qui les endurent". Dans un contexte de pénurie de pétrole, "les Occidentaux ne peuvent pas sanctionner" celui de l'Iran, qui possède la deuxième plus grande réserve de pétrole du monde.

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