Moyen-Orient : un projet pharaonique pour ressusciter la mer Morte

Des représentants d'Israël, de Jordanie et de l'Autorité palestinienne sont arrivés lundi à un accord pour freiner l'assèchement de la mer Morte. Un projet aussi pharaonique qu'hasardeux.

Des baigneurs dans la Mer Morte à Mitzpe Shalem (Israël), le 1er décembre 2012.
Des baigneurs dans la Mer Morte à Mitzpe Shalem (Israël), le 1er décembre 2012. (MARKO DJURICA / REUTERS )
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Comment sauver les touristes aux visages recouverts de boue, tournés vers le soleil, flottants comme des bouchons sur la mer Morte, ainsi que l'industrie qui leur est liée, pilier économique de la région ? Après une dizaine d'années de négociations, des représentants d'Israël, de Jordanie et de l'Autorité palestinienne sont parvenus à un accord, lundi 9 décembre, sous l'égide de la Banque mondiale à Washington (Etats-Unis).

D'un côté, Israël va laisser plus d'eau du lac de Tibériade s'écouler et vendre 30 millions de m3 supplémentaires à l'Autorité palestinienne. De l'autre, la Jordanie puisera et désalinisera celle de la mer Rouge dans une usine qui reste à construire à Aqaba dans le sud du pays. Une partie sera acheminée vers la mer Morte pour la renflouer. Francetv info revient sur ce projet colossal.

Un projet délirant revu et corrigé...

Le Jourdain est devenu un goutte-à-goutte sous l'effet de l'intensification de l'agriculture sur ses rives. Le niveau de la mer Morte recule de près d'un mètre par an. A ce rythme, elle sera devenue un désert de cristaux de sel en 2050. Pour éviter que la mer Morte ne meurt vraiment, les trois pays qui la bordent (Jordanie,Israël et Palestine) ont réussi à s'entendre sur un échange d'eau ainsi qu'un système de pompage.

A l'origine, le projet de la Banque Mondiale était des plus démesurés, rapporte Haaretz (en anglais) en janvier 2013. La plus grande usine de désalinisation au monde, des centrales hydroélectriques et un canal faisaient se rejoindre les deux mers. La mer Rouge pouvait ainsi renflouer la mer Morte, qui est le point le plus bas du globe à 422 mètres sous le niveau de la mer. Le tout pour une enveloppe globale de 10 milliards de dollars (7 milliards d'euros). 

Finalement, l'accord se contente d'une première étape, avec d'abord un pipeline pour acheminer l'eau traitée, renforcé par trois autres ensuite. Mi-août, le Premier ministre jordanien, Abdallah Nsour, évoquait un coût total de 980 millions de dollars pour son pays, selon un blog du Figaro. Et le Washington Post (en anglais) d'avertir que les points sensibles que sont le trajet exact du pipeline et surtout le prix de vente de l'eau n'ont pas encore été négociés.

... mais à l'efficacité douteuse

Mis en place dans le golfe d'Aqaba, à la pointe nord de la mer Rouge, le système vise à collecter quelque 200 millions de m3 d'eau par an. Elle sera désalinisée sur place avant d'être acheminée en Israël et dans le nord de la Jordanie. L'eau rejetée dans le processus, à la concentration très forte en sel, sera elle rejetée dans la mer Morte, 200 km plus au nord. 

Mais ce n'est qu'une bouée de sauvetage. Pour simplement stabiliser le niveau de la mer Morte, il faudrait 800 millions de m3 par an, note l'International Business Time (en anglais). Hors de portée pour la Jordanie, au bord de la faillite, et les Etats hébreux et palestiniens : les trois pays vont déjà devoir solliciter des pays donateurs ainsi que le soutien de la Banque mondiale. 
 
Et les finances ne sont pas le seul obstacle. L'association écologiste les "Amis de la Planète" (Friends of the Earth Middle East (FoEME)) ne quitte plus les bords du lac salé. Parmi ses griefs (en anglais), les conséquences du mélange entre l'eau de mer et celle de la mer Morte. Car si cette dernière est particulièrement salée, 345 g de sel par litre contre 9 pour la Méditerranée, elle n'est pas qu'une eau de mer concentrée. L'eau de la mer Morte est, en fait, une substance particulière, où les sels de magnésium remplacent le sodium de l'eau de mer, note le blog du Figaro.

"Ça ressemble surtout à un plan de désalinisation de l'eau pour Amman"

Aucun organisme vivant, plante ou animal ne peut y survivre. L'arrivée d'eau de mer venue de la mer Rouge fait notamment redouter aux écologistes la formation de cristaux de gypse qui flotteraient à la surface et l'apparition d'algues rouges. Des scientifiques envisagent de créer une piscine de test à l'extrémité de la mer Morte pour tester le mélange et ses interactions. "Nous avons trop peu de temps pour étudier un trop grand nombre d'impacts possibles", pointe Mira Edelstein porte-parole de FoEME, interrogée par Haaretz.

De surcroît, FoEME alerte sur le fait que les pipelines seront construits sur une zone très sismique et que les nappes phréatiques de la vallée de l'Arava, dans le sud-est d'Israël, pourraient être contaminées en cas de fuite.

Pour les écologistes, le projet n'est in fine pas vraiment calibré par les préoccupations environnementales. "Ça ressemble surtout à un plan de désalinisation de l'eau pour Amman", attaque Yaakov Garb, qui enseigne les questions environnementales à l'Université Ben Gourion de Beersheva. Interviewé par le Time (en anglais), il précise : "Si vous cherchez à obtenir une aide de la communauté internationale, c'est toujours bien de dire que vous voulez sauver la mer Morte."