Comment les PCB polluent la vie d'éleveurs de la Mayenne

Plusieurs exploitations ont dû abattre leur troupeau dont le lait était contaminé par ce composé industriel très toxique. En cause, une usine voisine qui refuse d'assumer la pleine responsabilité de ce problème environnemental.

Jean-Pierre et Laure Reigner, éleveurs à Bouère (Mayenne), dont le troupeau a été contaminé aux PCB, le 16 novembre 2011.
Jean-Pierre et Laure Reigner, éleveurs à Bouère (Mayenne), dont le troupeau a été contaminé aux PCB, le 16 novembre 2011. (JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP)
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Les éleveurs du sud de la Mayenne ne décolèrent pas. Quelque 142 vaches sont parties à l'abattoir lundi 21 novembre : contaminées aux PCB, un composé industriel toxique, leur lait est devenu impropre à la consommation. Les bêtes proviennent de trois exploitations situées à proximité de l'usine Aprochim de Grez-en-Bouère, spécialisée dans la décontamination des déchets industriels. Au total, une douzaine d'exploitations sont touchées depuis janvier et trois troupeaux ont déjà été abattus. Mais l'industriel refuse d'assumer l'entière responsabilité de la pollution tandis que les riverains dénoncent la lenteur des autorités. Le point sur cette affaire.

• Les PCB, qu'est-ce que c'est ? 

Les polychlorobiphényles (PCB) sont des composés chimiques de synthèse, largement utilisés dans l'industrie jusqu'à la fin des années 1970. Ils servaient notamment d'isolant, de lubrifiant ou entraient dans la fabrication de certaines huiles.

La pollution aux PCB se révèle particulièrement nocive car très persistante. Ces composés ont une durée de vie longue, de plusieurs années. Ils "ne se décomposent pas facilement et sont difficiles à détruire", explique l'Institut de veille sanitaire (INVS) sur son site internet. Leur présence dans l'environnement est liée à des contaminations accidentelles par des installations industrielles : stockage de déchets mal confinés, rejet dans des cours d'eau ou dans les airs par les systèmes d'aération...

Leur utilisation a été progressivement interdite dans les années 1980. L'élimination et la décontamination de tous les appareils et produits qui en contenaient devait théoriquement être terminée au 31 décembre 2010 mais le processus a pris du retard. C'est à cette décontamination que procède l'usine Aprochim, appartenant au groupe Chimirec, de Grez-en-Bouère. 

• Quels sont les risques pour la santé ?

Très solubles dans les graisses, les PCB s'accumulent notamment dans la viande des bovins qui broutent sur des zones contaminées. C'est cette viande, ainsi que d'autres aliments d'origine animale comme le lait, qui constituent la principale source d'exposition aux PCB pour les humains. 

L'accumulation de PCB dans l'organisme sur le long terme est particulièrement dangereuse. Retard de développement mental et moteur chez les enfants exposés in utero, effets sur le système immunitaire et endocrinien, risque accru de cancers selon certaines études... La liste dressée par l'INVS est longue.

• Qui sont les responsables de la pollution ?

En Mayenne, l'alerte a été donnée en janvier lorsque des analyses effectuées sur des exploitations dans les environs de la société Aprochim ont mis en avant des taux supérieurs à la limite autorisée dans le lait. Pour les exploitants, la source de la pollution est évidente : l'usine toute proche, dont les dirigeants ont déjà été mis en cause pour avoir sciemment minoré, au début des années 2000, les teneurs en PCB mesurées sur le site lors de procédures de contrôle.

L\'usine de traitement de déchets industriels Aprochim, à Grez-en-Bouère (Mayenne), le 1er avril 2011.
L'usine de traitement de déchets industriels Aprochim, à Grez-en-Bouère (Mayenne), le 1er avril 2011. (DAMIEN MEYER / AFP)

"Le polluant qu'on retrouve sur nos élevages est du PCB-DL [une classe de PCB]. Or c'est précisément le produit qu'est censé décontaminer Aprochim", explique Jean-Marc Guesdon, président de Terre et vie d'Anjou. Cette association réunit 150 exploitants et riverains des environs, très inquiets des conséquences de la pollution. Ils déplorent la lenteur et l'insuffisance des mesures prises par les autorités. "Ça fait dix mois qu'on se bat pour qu'il y ait de la transparence, que la pollution soit circonscrite. Aujourd'hui, il y a des élevages dans la zone qui n'ont pas été testés, il faut le savoir", affirme Jean-Marc Guesdon.

Alors que la société négocie des accords à l'amiable avec les agriculteurs, Aprochim refuse d'être tenue pour responsable de la pollution constatée. "Rien n’est établi à ce jour", affirme l'entreprise. "[Les sources d'apparition du PCB] sont multiples : activités industrielles et agricoles produisant des émissions dans l’air, épandages, etc." Le directeur général d’Aprochim, Alain-Henri Kéravec, reconnaissait pourtant "une petite faille" le 30 octobre dans le Journal du dimanche. 

Face aux dénégations de l'industriel, Jean-Marc Guesdon enrage : "Ils ont accusé les anciens fours à chaux [qui servaient à cuire la céramique], ou encore les engrais et les fumiers qu'on met dans les champs..."

• Quelles sont les mesures prises pour limiter les risques ?

En janvier, lorsque les résultats des analyses ont été connus, le préfet de Mayenne a décidé de réduire l'activité de l'usine de 50 % et des mesures de protection ont été prises. Des dispositifs de filtration de l'air supplémentaires ont été installés, et les portes des installations sont maintenues fermées, les PCB étant suspectés de se répandre par voie aérienne. Aujourd'hui, l'usine tourne de nouveau à plein régime. De nouveaux tests sont attendus pour mi-décembre.

Des contrôles sanguins vont être réalisés sur les habitants vivant à proximité de l'usine, qui craignent pour leur santé. Mais pour les éleveurs, le mal est fait : ils sont sûrs que les terres contaminées ne pourront plus accueillir de nouveaux troupeaux avant plusieurs années. "Aujourd'hui, je ne peux plus faire pâturer d'animaux", a expliqué au micro de France 3 Pays de la Loire jeudi 17 novembre Pierre Leroyer. Son cheptel a été abattu

Deux exploitants ont déjà porté plainte pour tenter d'obtenir réparation, refusant le protocole à l'amiable proposé par Aprochim. Si l'industriel ne change pas de position, Jean-Marc Guesdon envisage une action en justice plus globale avec l'association.