Biodiversité, ressources, climat... Les enjeux du traité sur la protection de la haute mer, négocié aux Nations unies

Article rédigé par Camille Adaoust
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 4 min
Un hippocampe est pris au piège d'un filet de pêche dans l'océan Atlantique, le 25 novembre 2022. (FRANCO BANFI / BIOSPHOTO / AFP)
Les Etats membres de l'ONU tentent de s'accorder depuis près de deux semaines sur un texte permettant de protéger la haute mer, trésor fragile et vital, qui couvre près de la moitié de la surface de la planète.

Il se cache derrière l'acronyme BBNJ. Le "Biodiversity Beyond National Juridiction" (ou "Biodiversité au-delà des juridictions nationales") est un traité sur la haute mer en négociation à l'ONU depuis le 20 février. Avant la fin des pourparlers, vendredi 3 mars, la communauté scientifique, des personnalités et des ONG ont appelé à un texte ambitieux pour protéger de toute urgence ce milieu qui démarre là où s'arrêtent les zones économiques exclusives des Etats, soit à 370 km des côtes.

"La mer, ce n'est pas que les tongs et la plage, c'est beaucoup plus vaste que ça. Et les humains sont très dépendants de cette mer qu'ils ne voient pas. Sans elle, on ne peut pas vivre", clame Catherine Jeandel, directrice de recherches en océanographie au CNRS. Quels sont les enjeux autour de la protection de la haute mer ? Franceinfo a posé la question à plusieurs chercheurs. 

La protection de la biodiversité

Elle représente plus de 60% de la surface des océans et près de la moitié de celle de la planète. "La haute mer est de loin le plus gros 'habitat' en termes de volume", décrit Joachim Claudet, chercheur au Centre de recherche insulaire et observatoire de l'environnement (Criobe). Elle abrite entre 500 000 et 10 millions d'espèces, rapporte le Centre national de la mer (Nausicaa).

Pourtant, cet écosystème est menacé par de nombreuses activités humaines. Exploitation minière des grands fonds, trafic maritime, pose de câbles, pratique de la pêche... L'exploitation océanique a explosé depuis les années 1970, comme le montre un article publié en 2020 dans One Earth (en anglais). "L'IPBES – le Giec de la biodiversité – a montré que les principaux facteurs d'érosion de la biodiversité en mer étaient la pêche et le changement d'usage [le fait qu'une zone naturelle soit exploitée par l'homme]", explique Joachim Claudet. 

Compte tenu du poids de ce milieu – qui plonge jusqu'à 11 000 mètres – pour la biodiversité, "le traité comprendra des dispositions visant à créer des zones marines protégées" et "obliger les Etats à réaliser des études d'impact environnemental de leurs activités en haute mer", décrit depuis New York Glen Wright, chercheur à l'Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). Objectif : protéger 30% des terres et des océans de la planète d'ici 2030, comme acté par l'ensemble des gouvernements en décembre lors de la COP15. Un but quasiment inatteignable sans inclure la haute mer, dont environ 1% seulement est protégée aujourd'hui, précise l'alliance d'ONG High Seas (en anglais). "C'est l'un des rares endroits qui n'a pas encore été surexploité par l'homme. Ce traité peut être le début d'un changement de paradigme, dans lequel on ferait attention à nos activités avant qu'elles n'aient un impact irrémédiable", assure, plein d'espoir, Joachim Claudet.

Le partage des ressources

Autre enjeu hautement politique : la répartition des possibles bénéfices issus de l'exploitation des ressources de la haute mer. Industries pharmaceutiques, chimiques et cosmétiques espèrent en effet y découvrir des molécules exploitables. Une manne potentielle dont les pays en développement craignent d'être privés, faute d'avoir les moyens de mener ces recherches coûteuses. C'est "l'un des blocages majeurs" des discussions à l'ONU, rapporte Glenn Wright. "Les pays développés ont finalement accepté l'obligation de partager les bénéfices, mais il n'y a pas d'accord sur un mécanisme permettant de le mettre en œuvre", rapporte-t-il.

Une proposition sur la table suggère que la future COP de la haute mer revienne sur ce sujet ultérieurement, quand les bénéfices seront effectivement là, et qu'une contribution financière obligatoire au fonctionnement du traité soit mise en place en attendant. L'Union européenne a d'ailleurs promis 40 millions d'euros pour faciliter la ratification du traité.

L'UE a par ailleurs annoncé jeudi 2 mars à Panama, lors de la conférence Notre Océan, plus de 800 millions d'euros consacrés à la protection des océans en général pour 2023. John Kerry, envoyé spécial de la Maison Blanche pour le climat, a aussi promis lors de ce rendez-vous que les Etats-Unis engageront eux 6 milliards de dollars dans 77 projets (sans préciser sur quelle période).

La lutte contre le changement climatique

La haute mer est également l'un des rouages du système climatique, à la fois menacée par le réchauffement global et essentielle dans la lutte contre le phénomène. Depuis la hausse des températures, dans les années 1970, "l'océan a absorbé 93% de la chaleur en excès émise par l'humanité à cause de la combustion des fossiles", expose Catherine Jeandel.

En se réchauffant ainsi, il a largement limité la montée du mercure en surface. Et, comme les forêts, il constitue un immense puits de carbone qui absorbe un quart de nos émissions de CO2. Toutefois, lors de ce processus, l'océan s'acidifie, "nuisant gravement au développement des organismes calcifiés", c'est-à-dire ceux qui se forment grâce au calcaire, comme les coquillages, explique la chercheuse. Elle cite l'exemple "des milliards de milliards de microalgues qui fixent le carbone pour se développer et l'entraînent ainsi en profondeur, le séquestrant".

Au regard de l'urgence à lutter contre le changement climatique, la haute mer représente donc un enjeu majeur. S'il n'est pas directement évoqué dans le traité, Joachim Claudet fait, lui, rapidement le lien : "Si on protège les écosystèmes, ils seront plus riches. Et donc plus résilients au changement climatique"

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