Cinq ans de guerre en Syrie : avec les réfugiés d’Azraq en Jordanie

Isabelle Labeyrie s’est rendue à Azraq, en Jordanie, où 30.000 réfugiés vivent dans un camp qui à terme pourra accueillir 130.000 personnes. Ici on panse ses plaies et la vie patiente, en plein désert.

(Dans le camp d'Azraq, en Jordanie, chaque bloc a son point d'eau. Les enfants sont souvent de corvée © Radio France / Isabelle Labeyrie)
Reportage d'Isabelle Labeyrie dans le camp de réfugiés d'Azraq
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Brusquement, au milieu du désert, une immense étendue de petites maisons en tôle blanche, toutes identiques et parfaitement alignées : le camp d’Azraq. Entouré de grillages, surveillé par la police. On n’en sort (ou on n’y entre) qu’avec un permis spécifique, souvent arraché de haute lutte.

Plus d’études, plus de rêves

 

Depuis quelques mois, les rues des différents "villages" ont des noms. Mais on se repère encore beaucoup aux chiffres. Khalil, 19 ans, habite le village 3, bloc 4, parcelle 5, abri 1. Sa moëlle épinière a été atteinte lors d’un bombardement sur Raqqa, en 2013 : depuis, ses jambes sont trop faibles pour le soutenir. Le jeune homme a appris à marcher grâce à une orthèse. 

Dans la "maison" de 20 mètres carré où loge Khalil, il n’y a pas de meubles : juste des tapis, des matelas et des couvertures que l’on déploie pour la nuit.

 

Avant de devenir un réfugié de guerre, l’adolescent voulait être médecin. Aujourd’hui, s’il montre une volonté de fer pour devenir autonome, malgré son handicap, il n’a plus d’appétit pour les études, pas de rêves non plus… "Je ne sais pas… je n’ai envie de rien ", dit Khalil.

 

A Azraq il y a des écoles primaires, rien pour les étudiants. Et Khalil ne peut pas sortir du camp.

 

25 euros par mois et par personne

 

En Jordanie, les réfugiés n’ont pas le droit de travailler. A Azraq, la journée suit le rythme des corvées au point d’eau, des prières à la mosquée, des parties de football dans les champs de cailloux… et des courses au supermarché du camp.

 

Chaque réfugié a droit à une aide équivalente à 25 euros par mois et par personne pour se nourrir, sous forme de carte bleue. Pas de retrait possible. Pas de cash.

 

En quelques mois, Mohammed a vu fondre les 1500 dollars qu’il avait amenés avec lui de Syrie. Pour tenir plus longtemps, avec sa femme et ses cinq enfants, il a commencé à planifier les courses et les repas : "On va manger moins, et moins souvent" .

 

Le retour en Syrie

 

Malgré les difficultés du quotidien, la plupart des réfugiés d’Azraq n’ont aucune envie de gagner l’Europe. Ils veulent "tenir" jusqu’au jour de leur retour en Syrie

 

"Inch’allah" , rajoute Rajab à chaque fin de phrase. Fermier près d’Alep, il a perdu sa femme et deux de ses enfants et a dû être amputé sous le genou gauche. Entre deux exercices avec une kinésithérapeute de Handicap International, il partage volontiers son optimisme.

 

"A Alep, il y a deux camps qui se battent, mais on ne sait jamais qui gagne ! Une fois c’est le régime, après ce sont les rebelles…Mais tout ça, ça peut s’arrêter… si Dieu le veut, ça s’arrêtera. Les gens reviendront au pays et la prospérité reviendra. La terre n’est jamais perdue…"  

Alors Rajab continue de rire et de parler fort, persuadé qu’un jour, il retournera cultiver ses champs. "Regardez le Liban : 15 ans de guerre civile, et ils ont tout remis sur pied ; on va faire pareil" .

 

Visé dans le dos par un sniper

 

"Il n’y a même pas 1% de chances pour que la Syrie redevienne ce qu’elle était. Et chaque jour, c’est de pire en pire .

 

Saleh n’a pas le même enthousiasme. Pourtant, ça ne fait pas longtemps qu’il est arrivé au camp d’Azraq. En janvier, près de Deraa, un sniper l’a visé dans le dos. La balle a entraîné une paralysie des jambes - elle est toujours dans son corps.

 

Malgré sa silhouette de grand costaud, Saleh n’a plus aucune envie de se battre. "Personne ne peut sérieusement imaginer retourner là-bas. C’est mon pays, j’y j’ai tout laissé, et le simple fait de penser que je n’y retournerai pas, c’est très dur… Mais il n’y a pas d’espoir" .

 

Aider les réfugiés là où ils sont

 

Pour les humanitaires, la priorité c’est de continuer à soutenir les Syriens restés dans la région. "Il est essentiel d’aider les réfugiés là où ils sont ", dit Hélène Daubelcour, chargée des relations extérieures du HCR en Jordanie. "Sans cela, on les condamne deux fois : alors qu’ils ont perdu leur vie d’avant, on les empêche de se reconstruire ".

 

Aujourd’hui il n’y a "que" 30 000 réfugiés à Azraq. Mais chaque jour, une centaine de Syriens continuent de se présenter aux portes du camp.

 

Reportage réalisé avec le concours d'ECHO, le service de la Commission européenne à l’aide humanitaire et à la protection civile.

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