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Cinq ans après, la peur règne dans le berceau de la révolution tunisienne

Le 14 janvier 2011, la Tunisie renversait la dictature et lançait les printemps arabes. Aujourd’hui, le pays savoure la liberté d’expression et le pluralisme, mais fait face à de grosses difficultés économiques et au terrorisme. Au point que certains regrettent Ben Ali. Entre Sidi Bouzid et Kasserine, berceau de la révolution, les djihadistes recrutent et sèment la peur.
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Radio France
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 (Chokri, 15 ans, a vu des djihadistes de l'Etat islamique décapiter sous ses yeux son cousin du même âge. C'était le 13 novembre. © Mathilde Lemaire/Radio france)

A quatre heures de route de Tunis, dans le jebel, une zone qu’on dirait désertique, entre Sidi Bouzid (berceau de la Révolution de jasmin, en 2011) et Kasserine. Partout, des figuiers de barbarie, quelques oliviers, des ânes sur des chemins caillouteux. Et puis devant nous : le mont Mghilla. Au pied de cette masse de pierre, des familles de bergers pauvres se partagent quelques maisons recouvertes de chaux.

Cinq ans après, la peur règne dans le berceau de la révolution tunisienne - un reportage signé Mathilde Lemaire
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 (Au pied du mont Mghilla, entre Sidi Bouzid et Kasserine, les groupuscules djihadistes s'implantent. © Mathilde Lemaire/Radio France)

Dans ce hameau de Saltnya, les gorges sont encore serrées. Un drame s’est produit. Il a eu peu d’écho en France, car c’était le 13 novembre, jour des attentats de Paris. Mais il a bouleversé la Tunisie.

 

"Ça s’est passé à sept kilomètres, là-haut", raconte Chokri, 15 ans, à peine sorti de l’enfance. Il est le seul témoin direct. Son récit est glaçant. "J’étais monté avec mon cousin Mabrouk, nos chèvres et deux chiens. Ils étaient trois hommes, au début, et puis vingt ensuite. Ils nous ont arrêtés, ligotés, et séparés plusieurs heures. Ensuite quand ils m’ont remis avec Mabrouk, ils m’ont dit : Lui, tu peux l’oublier ! Ils lui ont mis la main sur la bouche. Je ne m’y attendais pas : ils l’ont égorgé sous mes yeux.

Je me suis évanoui. A mon réveil, ils m’ont fait boire un sirop. Ils ont mis la tête ensanglantée de Mabrouk dans un sac. Et à la nuit, ils m’ont libéré et m’ont dit d’aller remettre la tête à ses parents. J’ai couru une heure pour redescendre. Ici, tout le monde était horrifié à cause du sac. J’y repense tout le temps, je n’arrive plus à dormir."

 

Mabrouk avait 16 ans. Son corps a été retrouvé le lendemain dans la montagne.

Deux jours plus tard, dans une vidéo explicite sur internet, des combattants se présentant comme soldats du califat, liés à Daech, ont revendiqué cette exécution. Ils avertissent, promettent l’enfer aux bergers qui – comme Mabrouk, disent-ils – collaboreront avec la police ou l’armée tunisienne.

Dormir dehors, pour ne pas être la cible des terroristes

Au-delà du chagrin immense, la vie quotidienne de ces familles de bergers a été bouleversée. La mère de Mabrouk, emmitouflée dans un foulard et une robe rose, reste souvent prostrée. Depuis le drame, le gouvernement tunisien trace une piste de chez elle jusqu’à la route. Un riche homme d’affaire lui a offert une opération des yeux ; lui fait construire une maison, ici. Mais c’est une triste ironie car depuis le drame, ici, dès que la nuit tombe, les familles paralysées par la peur quittent leurs habitations pour trouver refuge un peu plus loin.

 

"Chaque soir, on vient ici, à au moins cent mètres de la maison , nous montre Jilani le grand frère du berger tué. Même s’il fait froid, même s’il pleut, on se cache avec les enfants derrière ces figuiers de barbarie, avec nos matelas, nos couvertures. Parce que dans les maisons, les terroristes nous trouveraient. Alors qu’ici, s’ils arrivent, on entendra les chiens aboyer et on fera les morts pour qu’ils ne nous trouvent pas.  L’armée nous a dit, à moi et mon frère, de venir chercher deux autorisations de port d’arme pour nous défendre. Mais il faudrait payer, sans doute, pour ces armes, et on n’a pas l’argent", explique le père de famille.

 

A cause du drame, à cause de la peur, plus personne dans les environs ne monte le bétail sur les hauteurs, on ne monte plus non plus y chercher de l’eau, ni du bois.

Il a fallu installer une grosse citerne. A chaque fois que la famille se fait livrer, cela lui coûte dix dinars (5 euros environ), en attendant un jour d’être raccordé à l’eau courante. La révolution de 2011 ne leur a en effet pas apporté ce confort qu’ils espéraient pourtant.

"Les militaires ne viennent plus, même quand on les appelle"

Le danger terroriste dissuade aussi les parents de laisser leurs enfants partir à l’école, qui est à trois quarts d’heure à pied. Ils y vont de moins en moins. "Avant, je n’aimais pas le chemin de l’école à cause des rivières. Maintenant, je n’aime pas y aller à cause de ceux qui ont coupé la tête de Mabrouk. Ça me fait peur. Quand je vais à l’école, j’y vais en courant maintenant  ", confie le petit Ekkel, 7 ans.

 (La famille Soltani vit dans la peur depuis qu'un de ses enfants, Mabrouk 15 ans, a été décapité par des terroristes dans la montagne. © Mathilde Lemaire/Radio France)
 

Ni dans le hameau, ni sur la piste qui y mène, on ne croise de représentants des forces de l’ordre. Cela fait en fait plus d’un an que les militaires ont déserté leur campement installé dans le secteur. Les gendarmes ne sont pas plus visibles.

 

"Le soir, quand je vois des lumières suspectes dans la montagne, comme hier soir, j’appelle les militaires avec mon portable. Mais leur seule réponse c’est : Eteignez vos lampes et dormez" , commente Neji, 42 ans, père de quatre enfants. Lui aussi est membre de la famille Soltani. Il ne cache pas une certaine colère à l’égard des dirigeants tunisiens. Neji ne porte plus la révolution de 2011 dans son cœur.

 

"Les militaires et les gendarmes devraient avoir obligation de se déplacer et de nous protéger. Avec Ben Ali, on pouvait aller dans la montagne, même au milieu de la nuit, sans crainte. Et quand on appelait les forces de l’ordre, elles arrivaient dans le quart d’heure. Je regrette vraiment cette époque. On était en sécurité ", conclut Neji. 

 

Il n’est pas allé voter une seule fois depuis la révolution de 2011. Chez les Soltani, peu de monde y est allé. Son épouse peste : "Le bureau de vote est à sept kilomètres, et on n’est pas tous enregistrés, de toute façon" .

Pour les jeunes, la tentation de Daech

Dans cette zone comme abandonnée, dans le centre de la Tunisie, le jasmin de la révolution 2011 est aujourd’hui fané. La pauvreté et le chômage ne sont pas source d'espoir pour les jeunes, pour qui l’horizon semble bouché.

 

"Si j’avais une baguette magique, j’emmènerais ma famille loin, ou je ferais disparaître les terroristes ", confie Nora une petite bergère de quinze ans, coquette malgré le dénuement.

 

"De l’autre côté de la colline, je sais qu’il y a des jeunes qui sont partis faire le djihad. J’ai aussi entendu parler de filles parties se marier avec des djihadistes. C’est à l’Etat tunisien de les empêcher de se faire enrôler, et de se faire exploser. Pour ça, il faut les sortir de la misère, avec du travail et une dignité. La solution c’est ça, et ça doit venir du gouvernement" , explique la jeune Nora.

 

Quand ils ne sont pas victimes des djihadistes, les jeunes de ce secteur sont parfois tentés par la propagande et l’argent de Daech, qui recrute ici. Depuis 2011, 6.000 Tunisiens auraient rejoint des groupes islamistes radicaux en Libye et en Syrie. Plusieurs centaines sont rentrées. Barbes coupées, fondus dans la masse, ils sont loin d’être tous sous les verrous. 

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