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Chine : l'épouvantail du Sida pour déloger les habitants

La Chine s’urbanise vite et va continuer de plus belle, avec 60% de sa population logée en ville d’ici 20 ans. La face cachée de la médaille, c’est la démolition préalable à la construction pour dégager des terrains vendus aux promoteurs. La loi oblige en principe à trouver un accord avec les habitants à reloger avant de détruire leurs maisons mais la réalité est bien différente.
Article rédigé par Philippe Reltien
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min
  (Pour sa population toujours grandissante, la Chine doit démolir avant de reconstruire © Reuters/ William Hong)

Dans le cas de la petite ville de Nanyang la démolition a été précédée par une opération d’intimidation, ce qui est assez commun, mais à la place des bulldozers, le promoteur a utilisé un épouvantail : le Sida. C'est lui qui a eu l’idée de recruter une demi-douzaine de gros bras séropositifs équipés de frondes pour tirer des billes d’acier dans les carreaux. Leur mission : faire fuir les habitants réticents et éviter que les ouvriers qui suivent en viennent aux mains avec eux. Pour cela, ils badigeonnaient en rouge un slogan sur les murs des maisons condamnées : "Equipe Sidade démolition".

L’affaire a été révélée par l’agence de presse Chine Nouvelle car on s’est aperçu, avec un peu de retard, que cette région pauvre et rurale de la province du Henan est toujours traumatisée par ce qui lui est arrivé il y a plus de 10 ans. C’est là que sont morts des dizaines de milliers de paysans contaminés par les aiguilles de transfusion qu’ils utilisaient pour vendre leur sang. 

La seule chose que le promoteur immobilier en question a retenu de cette époque, c’est que la population rurale a honte et fuit au simple prononcé du mot "Sida".  Il a instrumentalisé cette peur. Dans cette région, personne, pendant au moins 5 ans, n’est venu au secours des malades qu’on a laissé mourir. Les villages sont devenus des villages fantômes. Ce modèle a inspiré le cabinet Yi an Real Estate Company. Cela n’enlève rien au fait que des centaines de milliers de ruraux vont continuer à être poussé à la porte de leurs habitations, là ou ailleurs.

 

Pressions psychologiques et méthodes musclées vont de paire pour faire dégager la place

 

Les méthodes de pressions psychologiques vont de paire avec les méthodes musclées. Il arrive souvent que les vrais démolisseurs, qui dépendent des municipalités, se fassent précéder de gros bras recrutés et amenés en autobus depuis des villages voisins pour faire dégager la place à coups de gourdins.

Régulièrement, il y a des morts des deux côtés. Des gens se suicident, d'autres dorment dans les maisons qu’on est en train de démolir, comme cela arrive encore aujourd’hui dans le vieux Pékin. Tout récemment dans le Sichuan des villageois ont mis le feu à des mercenaires qu’ils avaient menotté eux-mêmes. A Nanyang, pour l’instant on en est à l’enquête. Cinq responsables locaux sont interrogés.

 

Un enfant séropositif chassé de son village

 

Une autre affaire a mobilisé tout un village de la province du Sichuan, celle d'un enfant de 8 ans, baptisé Kunkun, menacé d’expulsion parce qu’il est séropositif. Cette nouvelle histoire révèle à quel point le Sida est tabou dans les villages. L'affaire s’est compliquée depuis que les habitants du village de Shufangya ont nié avoir signé une pétition pour exclure le gamin, gardé par son grand-père. Ils accusent deux journalistes d’avoir monté l’affaire en épingle pour attirer l’attention sur la discrimination des séropositifs et le manque d’attention et de soins de la part des autorités de santé locale.

Vérification prise, c'est bien la population qui avait elle-même placé en quarantaine les proches de Kunkun, dont les parents absents sont aussi séropositifs, ce qui pourrait expliquer pourquoi le grand-père tenait à s’en séparer. Après ce coup de projecteur sur le village, la priorité a finalement été donnée aux soins et à la scolarisation de l’enfant.

On commence seulement maintenant à se soucier des médicaments qui n’arrivent jamais dans les campagnes reculées parce que personne ne peut les payer. La loi dit qu’il ne doit y avoir de discrimination ni a l’école ni au travail pour les porteurs du virus mais il n’y a que la loi pour le dire.  Le peu de confidentialité des tests de dépistage, pas toujours gratuits, est un autre problème.

 

500 000 séropositifs en Chine

 

Officiellement il y a 497 000 séropositifs en Chine. Mais ces deux histoires sont là pour prouver qu'il y a un mur du silence, qui pourrait en cacher des centaines de milliers d'autres. Cela montre à quel point des campagnes d'information seraient utiles pour faire savoir que l'on guérit du Sida et que ce n'est pas la peste, comme beaucoup se l'imaginent encore ici. Les services de santé placés sous l'autorité provinciale ont cette responsabilité, qu'ils n'assument pas partout, malgré les progrès. A Pékin, on préfère parler des chances d'avoir bientôt en Chine un vaccin efficace contre le Sida.

Explications de Philippe Reltien, correspondant de France Info en Chine

 

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