Informatique quantique, pandas et gants de boxe : comment Justin Trudeau fait rêver les Canadiens et internet

Sept mois après son élection, la popularité du jeune Premier ministre canadien ne cesse de grimper, et le moindre de ses faits et gestes fait sensation sur les réseaux sociaux.

Le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, s\'entraîne à boxer dans un gymnase à New York, le 21 avril 2016.
Le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, s'entraîne à boxer dans un gymnase à New York, le 21 avril 2016. (CARLO ALLEGRI / REUTERS)

La scène se déroule le 15 avril. Après avoir visité un centre de recherche en physique dans l'Ontario, Justin Trudeau s'installe devant un tableau couvert d'équations, pour répondre aux journalistes. "Je ne vais pas vous demander d'expliquer l'infomatique quantique", plaisante l'un d'eux, avant d'embrayer sur une question à propos du groupe Etat islamique. Mais le jeune Premier ministre canadien ne se démonte pas : "Très simplement : les ordinateurs normaux fonctionnent en...", commence-t-il, interrompu par les rires et les applaudissements de la salle. Avec un sourire en coin, il se lance dans une minute d'explication, sommaire mais très claire, de ce qu'est l'informatique quantique, devant une audience conquise. Voici la scène, sous-titrée en français par le Huffington Post.

Cette scène, vous l'avez peut-être déjà vue parmi les dizaines de sites qui l'ont reprise le jour même, accompagnée de titres énamourés : "Regardez la charmante leçon d'informatique quantique de Justin Trudeau" sur le Washington Post, "Justin Trudeau, l'homme de vos rêves, donne une leçon d'informatique quantique en toute décontraction" sur Vanity Fair, "Rien ne résiste à Justin Trudeau, même pas l'informatique quantique" sur Libération... Elu le 19 octobre 2015 à la tête du gouvernement canadien, ce libéral (centre-gauche) de 44 ans est l'objet d'une "trudeaumania" qui ne semble pas s'essouffler six mois plus tard. 

"Pourquoi la parité ? Parce qu'on est en 2015"

En janvier, le New York Times (en anglais) n'en revenait pas : "Avec l'ascension de Justin Trudeau, le Canada est soudainement... cool ?" Le Premier ministre n'aura pas mis longtemps à effacer son prédécesseur des mémoires, l'austère conservateur Stephen Harper. S'affichant comme un grand optimiste, Justin Trudeau résume ainsi le sens de son mandat : "Donner aux Canadiens un gouvernement bon et positif, plutôt que de se focaliser sur ce qui nous effraie". Un de ses mantras, lors de sa campagne, était de refaire de son pays "un partenaire fréquentable" pour le reste du monde.

En six mois, le Canada s'est ainsi placé au premier plan des négociations de la COP21, et affirme sa volonté de ratifier l'accord le plus vite possible, alors qu'il était l'un des pays les plus réticents à reconnaître le danger du réchauffement climatique. Justin Trudeau a également ouvert la porte à plus de 26 000 réfugiés syriens, accueillant lui-même la première délégation à l'aéroport.

A lire la liste de ses prises de position, Trudeau semble être né des rêves les plus fous des progressistes. Il a reconnu, sans regrets, avoir fumé de la marijuana alors qu'il était déjà parlementaire, et plaide pour sa légalisation ; a abrogé la déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux ; a annoncé la fin des bombardements canadiens en Syrie et en Irak ; s'est rapproché des populations autochtones du Canada, historiquement négligées par l'Etat ; ne rate aucune occasion de dénoncer le sexisme, et ne comprend pas pourquoi cela surprend. Son gouvernement est "à l'image du Canada", avec quatre ministres sikhs et, pour la première fois, 50% de femmes – "parce qu'on est en 2015".

Le Premier ministre canadien Justin Trudeau et une partie de son gouvernement posent après leur prestation de serment, le 4 novembre 2015 à Ottawa.
Le Premier ministre canadien Justin Trudeau et une partie de son gouvernement posent après leur prestation de serment, le 4 novembre 2015 à Ottawa. (CHRIS WATTIE / REUTERS)

Un ancien videur et prof de snowboard

C'est surtout l'image de Justin Trudeau qui a séduit le monde entier, d'internet au magazine Vogue, pour lequel il a posé, enlacé par son épouse Sophie Grégoire-Trudeau. Le jeune politicien ne manque jamais une bonne photo : on l'a vu caresser des pandas, récolter des bonbons pour Halloween dans la tenue de Han Solo, ou devenir ami avec le président américain Barack Obama, au point que des internautes s'amusent à imaginer une liaison entre les deux, raconte Buzzfeed (en anglais).

Il dépoussière sa fonction en donnant des interviews dans des cafés branchés de New York, et se permet de flirter sur Twitter avec la reine Elizabeth II :

"Merci, Justin Trudeau, de m'avoir fait me sentir si vieille.

- Au contraire, vous êtes toujours aussi jeune."

Et alors que Barack Obama, la reine Elizabeth et le prince Harry se défiaient sur les réseaux sociaux à l'occasion des Invictus Games (un tournoi sportif organisé en Floride pour les soldats blessés), Justin Trudeau leur a répondu en faisant des pompes sur une main !

Une décontraction qui vient peut-être de son parcours atypique. Avant de se lancer en politique, Justin Trudeau a été videur en boîte de nuit, a enseigné le snowboard, avant de devenir prof de maths et de français ("Il avait les cheveux décoiffés, s'habillait de façon très décontractée et portait des sandales", raconte un de ses anciens élèves au Huffington Post). Un temps gérant d'une ONG permettant aux jeunes de voyager, il a lui-même fait un tour du monde pendant un an. "Je pense qu’il a beaucoup appris pendant ce voyage, parce que, au milieu du désert du Sahara, tout le monde se fout de ton nom", raconte un de ses compagnons, cité par Le Monde.

Le fils des Kennedy canadiens

Justin Trudeau ne vient pas de nulle part, loin de là. Son père, Pierre Elliott Trudeau, a lui-même été Premier ministre pendant quinze ans, entre 1968 et 1984 (il n'était plus en poste entre juin 1979 et mars 1980), et c'est pour lui que le terme de "trudeaumania" avait été inventé. A l'époque, c'est notamment son couple avec la mère de Justin, Margaret Trudeau, trente ans plus jeune que lui, qui lui donne son aura glamour. Parfois présentés comme les Kennedy canadiens, le couple finit par se séparer quand Margaret part en virée à New York avec les Rolling Stones, la rumeur lui prêtant une liaison avec plusieurs d'entre eux. Justin Trudeau a donc grandi sous les projecteurs. En 2000, le grand public le découvre à l'enterrement de son père. Devant un parterre de grands de ce monde tels que Fidel Castro et Jimmy Carter, il prononce un discours émouvant qu'il termine en larmes, la tête contre le cercueil. 

Si certains commentateurs y voient surtout la naissance d'un acteur, le grand public est ému, et le parti libéral pense avoir trouvé un héritier à Pierre Trudeau. Mais Justin refuse d'entrer en politique : "Je suis loin d’être un produit fini. Je n’ai encore rien fait, rien accompli", explique-t-il plus tard. Il se lance finalement en 2006, est élu en 2008 à la Chambre des communes dans une circonscription de Montréal, contre le candidat indépendantiste. Déjà, son aura dépasse largement la liste de ce qu'il a accompli : un sondage fait du débutant le choix numéro un des Canadiens pour prendre la tête du Parti libéral.

Une révélation sur le ring

Il obtient finalement le poste en 2013, après s'être débarassé de son image de jeune premier sans expérience et un peu tendre. Un épisode aura sans doute joué en sa faveur : en avril 2012, il affronte un député conservateur dans un match de boxe caritatif contre le cancer. Justin Trudeau, avec son allure de gringalet, est côté à trois contre un contre son adversaire. Mais sur le ring, tatouage sur l'épaule, il remporte une victoire sans appel sur son adversaire. "C'est la bar-mitzvah de ce libéral. Aujourd'hui, il devient un homme", s'emporte le commentateur à la télévision.

Cette vidéo n'est pas la seule image du passé de Justin Trudeau qui a alimenté la "trudeaumania" ces derniers mois. Les médias indiens ont adoré le voir danser énergiquement le bhangra, une danse indienne.

On l'a aussi découvert dans un film historique sur la Première Guerre mondiale, caché derrière une incroyable moustache.

Mais aussi pratiquant le yoga devant ses collègues parlementaires (son épouse enseigne la discipline).

Ou encore osant un strip-tease (qui reste tout de même très chaste) pour une opération caritative contre les maladies du foie.

Mais cette science des apparitions cool et décalées – et l'empressement des médias à les saluer – commence à être questionnée. Souvenez-vous de sa leçon d'informatique quantique. Devant l'enthousiasme général, un éditorialiste canadien, sur son blog, a dénoncé une séquence loin d'être aussi spontanée qu'il n'y paraissait. Selon lui, c'est Trudeau lui-même qui avait soufflé aux journalistes cette question pour mieux étaler ce qu'il venait d'apprendre. J.J. McCullough, pas vraiment fan du Premier ministre, va jusqu'à parler de méthodes "nord-coréennes". Voilà ce qui arrive quand les journalistes préfèrent une bonne histoire à la réalité, conclut Slate, et on peut raconter beaucoup de bonnes histoires sur Justin Trudeau.

Une cote de popularité qui continue de grimper

Il arrive donc, parfois, que le Premier ministre canadien soit la cible de critiques. Certains le jugent hésitant sur le retrait des avions canadiens de Syrie et d'Irak, annoncé mais pas encore effectif, ainsi que sur le dossier d'une pipeline réclamée par certaines régions mais contraire à ses engagements écologiques. L'opposition a aussi tenté de lancer une polémique sur les nounous de ses trois enfants en bas âge, rémunérées par l'Etat. Il ne convainc pas non plus tous les indépendantistes québécois, et souffre de l'image de fermeté de son père sur la question : après le "Vive le Québec libre !" de De Gaulle, Pierre Trudeau s'était demandé si un Canadien oserait lancer "la Bretagne aux Bretons".

Ces quelques accrocs n'empêchent pas Justin Trudeau d'être plus populaire que jamais : 58% des Canadiens avaient une opinion positive de leur Premier ministre début avril, d'après un sondage de Forum Research cité par CBC News. C'est dix points de plus qu'avant son triomphe aux élections en octobre. Les éditorialistes, plus prudents, attendent surtout que le chef du gouvernement rencontre une première véritable crise. En attendant, le quotidien The Globe and Mail résume ses débuts au pouvoir : "M. Trudeau a réussi, sans efforts, à mêler gestion politique sérieuse et auto-promotion sans complexe." Internet n'a pas fini de s'extasier sur les frasques de Justin Trudeau.