Il écoute du hard-rock et porte des baskets : Joko Widodo, le nouveau président cool de l'Indonésie

Après des décennies de junte militaire, l'Indonésie a élu un inconnu en politique il y a dix ans, qui a su convaincre avec un style proche du peuple.

Le futur président indonésien, Joko Widodo, et sa basse dédicacée par un membre du groupe Metallica.
Le futur président indonésien, Joko Widodo, et sa basse dédicacée par un membre du groupe Metallica. (STR / AFP)

Il n'était même pas entré en politique il y a dix ans : Joko Widodo, que tout le monde appelle Jokowi, a été déclaré vainqueur, le 22 juillet, de la présidentielle en Indonésie. Son élection, avec plus de 53% des voix, semble ne faire aucun doute, même si son challenger malheureux, l'ex-général Prabowo Subianto, a dénoncé des fraudes et déposé un recours devant la cour constitutionnelle du pays. Prabowo, gendre du dictateur qui dirigeait l'Indonésie avant l'avènement de la démocratie en 1998, est emblématique d'une classe politique dépassée par le style moderne du futur président, qui détonne par son image d'homme humble et proche des classes populaires.

Des bidonvilles à la présidence

Dans un pays où les politiques ont toujours été issus des classes supérieures, Joko Widodo n'avait jamais imaginé devenir un jour président, lui qui est né il y a 53 ans d'un père modeste, charpentier sur l'île de Java. "Nous vivions dans un bidonville au bord d'une rivière", constamment frappé par les inondations, raconte-t-il à la chaîne Al Jazeera. "Nous avons été expulsés quatre fois." Après des études brillantes, il suit le chemin de son père et se lance dans le commerce de meubles en bois. Mais son affaire prospère et devient un commerce d'import-export, ce qui accroit sa notoriété. En 2005, il ravit la mairie de sa ville natale, Solo, où il est réélu, cinq ans plus tard, avec 91% des voix. En 2012, il devient gouverneur de Jakarta à la surprise de l'establishment, avant de se porter candidat à l'élection présidentielle en 2014.

En baskets lors des débats télévisés

Pour un célèbre analyste politique indonésien, interrogé par le New York Times (en anglais), c'est comme si "quelqu'un qui était notre voisin avait décidé de se lancer en politique et de faire campagne pour être président". Lui-même s'amuse de son physique de Monsieur Tout-le-Monde : "Souvent, à mes débuts comme maire de Solo, mes invités passaient devant moi pour aller saluer mon assistant –  un homme très beau – en pensant qu'il était le maire", se souvient-il dans le Jakarta Post (en anglais). "C'est arrivé à un point où j'ai vraiment envisagé de le remplacer par quelqu'un de moins beau que moi."

Une image que Jokowi décide finalement de cultiver. Quand ses adversaires posent en costume, l'uniforme de Joko Widodo est une simple chemise à carreaux achetée chez H&M. Lors des débats télévisés, les spectateurs sont stupéfaits de voir qu'il porte des baskets d'une marque populaire chez les Indonésiens de classe moyenne, et dont il dit qu'elles lui ont coûté six dollars. "Le cliché a fait chauffer les réseaux sociaux", rapporte le correspondant de Libération. Sur Twitter, un homme publie un cliché du candidat à la présidentielle en train d'acheter la fameuse paire de chaussures :

Le metal pour séduire la jeunesse

L'autre excentricité de Joko Widodo, c'est son goût pour le metal et le hard-rock. Sur le site internet Metal Hammer, il professe ainsi son amour de Led Zeppelin, Megadeth et Napalm Death. Il se rend aussi régulièrement à des concerts vêtus de tee-shirts de groupes, comme sur cette photo postée par le leader du groupe Lamb Of God, abasourdi de se découvrir un fan aux plus hautes fonctions d'un Etat de 250 millions d'habitants. Son amour de Metallica lui a même coûté une polémique en 2013 quand une basse dédicacée par le bassiste du groupe, cadeau d'un promoteur de concerts, lui a été confisquée par la Commission pour l'éradication de la corruption. Mais ces goûts musicaux ont sans doute aidé Jokowi à conquérir la jeunesse indonésienne, qui se passionne pour le metal. L'Indonésie est "la plus grosse scène metal de toute l'Asie du Sud-Est", explique Metal Hammer, qui cite le nouveau président indonésien : "Le gouvernement, dit-il, devrait aider ces groupes à rencontrer un succès international."

Un vice-président au passé trouble

Quand il va à la rencontre de la population, Joko Widodo lui aussi est accueilli en rock star. Les Indonésiens s'enthousiasment pour son style de gouvernement, que certains  comme le New York Times (en anglais)  qualifient de "populiste". Ses sujets de prédilection : la lutte contre la corruption, la protection contre les inondations, la santé et l'éducation. Quand il arrive dans une école, filmé par la chaîne Al Jazeera, il est accueilli par des enfants en liesse. "J'espère qu'il deviendra président. L'Indonésie serait tellement cool", s'écrie une jeune adolescente. Les visites impromptues à la population mais aussi dans les administrations ou sur les chantiers sont devenues sa marque de fabrique, pour le plus grand bonheur des médias. C'est un moyen de voir "la réalité de la situation et pas seulement les choses positives", se défend-il. Un journal local rapporte qu'il a un jour surpris un employé occupé à jouer aux jeux vidéo alors qu'il visitait une administration : impitoyable, il l'a fait licencier.

Jokowi, ses baskets et son emblématique chemise à carreaux H&M, pour son dernier meeting éléctoral le 5 juillet.
Jokowi, ses baskets et son emblématique chemise à carreaux H&M, pour son dernier meeting éléctoral le 5 juillet. (BAY ISMOYO / AFP)

Mais plus qu'un homme politique spontané, "Jokowi est surtout un maître du symbolisme et du 'branding'",  l'art de transformer sa personne en une marque, décrypte Inside Indonesia (en anglais). Et certains se demandent ce qu'il y a vraiment derrière ce masque de "président normal". Le magazine Time (en anglais) avertit toutefois ceux qui veulent en faire un "Obama indonésien" : sur le plan politique, il est loin d'avoir la même autonomie que le président américain. Sa formation, le Parti démocratique indonésien de lutte, est dirigée par des politiciens qui, contrairement à lui, appartiennent bien à l'élite traditionnelle du pays. Et il a d'ores et déjà imposé à Joko Widodo son vice-président, Jusuf Kalla, qui laisse ses supporters perplexes : dans les années 1960, il faisait l'apologie de groupes paramilitaires qui tuaient les Indonésiens suspectés de communisme. Si l'on ajoute les craintes sur l'inexpérience de Jokowi, entré en politique il y a seulement 9 ans, beaucoup d'incertitudes pèsent encore sur sa capacité à changer autre chose que l'image de l'Indonésie.