Pérou: vers un second président issu de la communauté japonaise?

Le second tour de l'élection présidentielle au Pérou a lieu dimanche 5 juin. Keiko Fujimori, la fille de l’ancien président péruvien entre 1990 et 2000 Alberto Fujimori, est arrivée en tête au premier tour et a des chances de l’emporter. Pour la deuxième fois de son histoire, le pays pourrait choisir un dirigeant d’origine nippone descendant des ouvriers agricoles arrivés au dix-neuvième siècle.

La fille d\'Alberto Fujimori, président de 1990 à 2000, sera-t-elle la prochaine présidente du Pérou ?
La fille d'Alberto Fujimori, président de 1990 à 2000, sera-t-elle la prochaine présidente du Pérou ? (Cris Bouroncle/afp)

Ils sont estimés à 80.000 individus, descendants de migrants japonais. Ce qui, pour un pays qui compte 30 millions d’habitants, constitue une petite communauté. Petite et dont l’intégration est très relative, même si le 10 juin 1990, Alberto Fujimori crée la surprise en emportant les élections avec 60% des suffrages.
 
Surprise car, comme l’écrit Isabelle Lausent-Herrera, «les Péruviens ont tour à tour manifesté vis-à-vis des Japonais et de la communauté japonaise au Pérou de l’admiration ou un rejet qui s’est parfois brutalement exprimé».
 
Vieille immigration
Tout a commencé en 1873, lors de la signature d’un traité de paix, d'amitié et de commerce entre le Japon et le Pérou. Les deux pays trouvèrent leur intérêt à faire venir des travailleurs japonais dans les grands domaines côtiers péruviens qui manquaient de bras. Les plantations sucrières et cotonnières bénéficiaient ainsi d'une main d’œuvre bon marché et docile. Selon Isabelle Lausent-Herrera, entre 1899 et 1924, plus de 18.000 Japonais, essentiellement des hommes, entrèrent au Pérou.
 
Au fil des ans, ils vont quitter le secteur agricole pour s’installer à Lima, attirés par son port, le commerce et les services. Nous sommes dans les années 20, et un premier rejet des Japonais par la population se fait sentir. Les causes sont multiples, explique Isabelle Lausent-Herrera, chercheure au CNRS. «L’importance prise par cette communauté particulièrement active dans la capitale, la concurrence imposée par les commerçants japonais aux boutiquiers péruviens… furent autant d’éléments qui alimentèrent un racisme anti-japonais.»
 
Déportations
Au même moment, les immigrants japonais commencèrent à s’organiser en associations communautaires pour défendre leurs intérêts. Cela passa notamment par la création d’écoles. Autre pratique très critiquée par les Péruviens, envoyer les enfants passer leur adolescence au Japon.
 
Puis vint la Seconde guerre mondiale, et la diaspora japonaise se retrouva en première ligne. Puissante économiquement, volontairement isolée, la communauté était sans cesse victime de l’interventionnisme de l’ambassade du Japon. Les émeutes contre la communauté se multiplièrent. Après l’attaque de Pearl Harbour, Lima, sur le conseil de ses alliés anglo-américains, prit des mesures radicales. Elles débouchèrent notamment sur la déportation dans des camps situés aux Etats-Unis de plus de 1800 personnes accusées d’espionnage au profit de l’Axe. Mais la guerre marqua également une évolution des mentalités. Désormais, l’idée de retour au pays du Soleil levant n’existait plus, et on se mit à parler de 1re, 2e et 3e génération.
 
La vie politique
Après une période de dictature militaire, la démocratie est revenue à la fin des années 70. La communauté japonaise hésita, mais finalement refusa des listes communautaires aux élections municipales en 1980. Les élus Nikkei (la 3e génération) furent nombreux. Il semble que la population ait voté pour des gens perçus comme travailleurs, honnêtes et dévoués. Et pour ces politiques, il fallait couper totalement les ponts avec la maison mère, Tokyo.
 
Fujimori était de ceux-là. Et quand il emporta les élections, ce fut comme péruvien et non comme descendant de Japonais. Ce n’est que pour échapper à la justice qu’il retrouvera ses racines et obtiendra la nationalité japonaise.