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Les campagnes se vident dans la Bolivie de Moralès

Où en est la paysannerie bolivienne une décennie après l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales, l’ancien syndicaliste devenu président du pays ? Les réponses d’un coopérant européen qui se rend fréquemment en Bolivie. Notre interlocuteur a souhaité rester anonyme.
Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Afrique
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
Paysan bolivien d'origine indienne aymara, dans le village de Soncochi à 90 kilomètres au nord de La Paz, la capitale, sur les rives du lac Titicaca (13 janvier 2004). (REUTERS - David Mercado)

Le président Evo Morales, d’ascendance amérindienne, a pris ses fonctions en janvier 2006. Sa politique a-t-elle permis d’améliorer le sort des paysans quechuas et aymaras ?
Leur sort a changé de manière significative. Notamment parce qu’en matière d’infrastructures, le gouvernement de Morales a fait ce qu’aucun autre gouvernement n’avait fait avant lui. Il a ouvert des routes dans tout le pays, goudronné de nombreux grands axes. Il a apporté l’eau potable et l’électricité dans les campagnes. Il a construit des écoles rurales, des terrains de sport, des hôpitaux et des dispensaires. Il a aussi aidé les paysans à rénover leurs maisons en leur fournissant des tuiles, du ciment…
 
La population d’origine amérindienne n’a donc qu’à se louer de son président…
Evidemment, la vie des paysans, qui représentent moins de 50% des quelque 10 millions de Boliviens, s’est améliorée. Mais paradoxalement, si l’on y regarde de plus près, leur situation est de plus en plus précaire. Notamment parce que la surface de leurs domaines (de 0,5 à 3 ha) s’est réduite en raison des partages successifs.

Le président bolivien, Evo Morales, serre la main à une femme quechua lors de l'inauguration d'une centrale électrique à Yacuiba (extrême sud du pays) le 27 septembre 2014. (AFP - Aizar Raldes)

Résultat : la plupart des jeunes, qui n’ont plus assez de terres à cultiver, s’en vont, ce qui alimente évidemment l’exode rural vers les villes, mais aussi la riche région amazonienne de Santa Cruz et l’Argentine.

On assiste donc à une désertification des campagnes…
Celles-ci se vident en effet à vitesse grand V. L’autre conséquence de cet exode rural, c’est le vieillissement de la population et la désorganisation des communautés dans ces régions.
 
Dans le même temps, le fossé se creuse entre les générations. Les jeunes ont ainsi tendance à vivre à l’heure des villes : ils ne portent plus les habits traditionnels, se mettent à écouter de la musique américaine à la place de la musique traditionnelle, à boire du Coca-Cola, s’alignant ainsi sur le modèle des classes dominantes métis. Une manière de renier leurs racines. On voit aussi des adolescents se livrer à des vols, phénomène rare dans le passé.
 
Cela ne s’arrête pas là. Ces jeunes refusent désormais les coutumes ancestrales auxquelles ils ne croient plus. Comme celle d’adresser un salut aux gens qu’on rencontre, élément très important pour les paysans. Et surtout de plus en plus, les jeunes refusent de cultiver la terre. Se perd ainsi le respect de la Terre-Mère, appelée Pachamama en quechua. Or, les rituels concernant Pachamama sont très importants aux yeux du monde rural. Par exemple, quand il sème, un agriculteur a l’habitude de mettre des feuilles de coca aux quatre coins du champ pour lui rendre hommage.
 
On constate par ailleurs une augmentation des comportements individualistes, importés des villes. Comme l’habitude de jeter n’importe où des ordures. Il y a plusieurs décennies, on ne rencontrait pas ces tas d’ordures que l’on voit aujourd’hui très fréquemment au bord des routes.

Une femme quechua marche à la périphérie de Potosi (sud de la Bolivie) le 24 juin 2014. (AFP - Aizar Raldes)

D’une manière générale, qu’en est-il de la situation de l’environnement ?
La pollution est en augmentation. Je viens d’évoquer la question des déchets. Il y a aussi les problèmes liés aux mines et aux eaux sales qui s’en écoulent, notamment dans le département de Potosi (sud). J’ai entendu parler de morts et de maladies en raison de cette pollution. Dans ce contexte, nombre de Boliviens, notamment dans les villes, ont tendance à se méfier des légumes et des fruits qu’ils achètent. Ils demandent d’où ces produits viennent. Avant, on ne voyait jamais ça !

Et Evo Morales dans tout ça ?
C’est compliqué ! Il a réalisé plein de choses au niveau infrastructures, comme je vous l’ai expliqué. Mais la redistribution des richesses est tout sauf simple. Le gouvernement a ainsi créé le Fondo indigena («fonds indigène»). Mais aujourd’hui, c’est une institution corrompue, qui est à l’origine d’un scandale évoquée par la presse bolivienne. L’affaire a desservi le pouvoir.

D’une manière générale, on continue à trouver chez les élus et dans l’administration des comportements que Morales lui-même qualifie de «néo-libéraux». En clair des comportements hérités de l’Histoire et de la colonisation espagnole : le mépris des Amérindiens, de leur culture et de leurs croyances ; la nécessité d’adopter le christianisme et le mode de vie occidental.

C’est terrible à dire, mais il faut voir que le capitalisme n’a jamais été aussi heureux que depuis l’avènement de ce président. Quand il donne de l’argent pour construire les infrastructures que j’évoquais tout à l’heure, les entreprises qui les construisent en profitent. Mais l’argent est également détourné…

Qu’en est-il du parti d’Evo Morales, le MAS (Mouvement vers le socialisme) ?
Ce parti est devenu une auberge espagnole. Les partis de droite se sont disloqués. Et l’on a vu quelques-uns de ses militants rejoindre le MAS.
 
Paysannes marchant dans un champ d'orge inondé par des crues à Masaya (60 km à l'ouest de la Paz) le 9 mars 2012 (AFP - Aizar Raldes)

Aujourd’hui, on assiste à des comportements inadmissibles. Pendant les élections, j’ai personnellement vu certains de ses membres distribuer aux paysans de l’alcool frelaté et très fort. Ces personnes reproduisent ainsi ce que faisaient les colons espagnols ! Quand ces derniers sont arrivés dans la région, on ne trouvait que de la chicha, qui ne fait que quelques degrés. Le problème, c’est que les paysans aiment ce qu’on leur donne… Personnellement, j’y vois là un processus d’autodestruction : à force d’intégrer depuis des siècles qu’ils valent moins que rien, ils finissent par se dire «Pourquoi vivre si je ne vaux rien du tout ?»
 
Vous n’êtes pas très optimiste...
Je dirais que la situation du pays n’est pas une mince affaire ! Evo Morales et le MAS veulent instaurer la société du sumak kawsay («mieux-vivre» en quechua), élément qui figure dans la nouvelle constitution bolivienne adoptée en 2009. Mais les forces du système dominant sont intactes malgré les efforts du gouvernement bolivien pour proposer un autre modèle de développement. C’est donc un enjeu considérable. 

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