Colombie : les paysans se battent pour ne pas mourir

Alors que la campagne présidentielle bat son plein en Colombie, le président Juan Manuel Santos, qui brigue un second mandat le 25 mai, est confronté depuis le 28 avril à une nouvelle fronde paysanne. Les paysans dénoncent une baisse de leurs revenus et accusent le gouvernement de n’avoir pas respecté le «Pacte national pour l’agriculture». Explications.

Les militaires colombiens surveillent une route à Villa Pinzon, dans la région de Cundinamarca, en Colombie, le 28 avril, 2014.
Les militaires colombiens surveillent une route à Villa Pinzon, dans la région de Cundinamarca, en Colombie, le 28 avril, 2014. (AFP PHOTO / EITAN ABRAMOVICH)
Les paysans négocient avec le ministère de l’Agriculture pour obtenir le contrôle des prix agricoles, l’annulation d’une partie de leurs dettes, l’accès au crédit et une meilleure protection de l’environnement.
 
Selon El Tiempo, quotidien le plus lu du pays, le monde agricole dénonce l'insuffisance des subventions liées au plan de soutien décrété en septembre 2013 par le président Juan Manuel Santos, après une précédente grève, en août 2013. Les protestataires (outre les paysans, le mouvement comptait des mineurs, des transporteurs et des Indiens) refusaient alors l'importation de produits agricoles plus compétitifs, l'indifférence du gouvernement face à leurs conditions de vie précaire, et réclamaient un meilleur accès aux terres.

Un traité de libre-échange montré du doigt 
Les producteurs de café, riz, pommes de terre, oignon, tabac, cacao, s’estiment cette fois encore malmenés par les conséquences des traités de libre échange signés en mai 2012 avec les Etats-Unis et l'Union européenne. Lesquels accords ont eu un impact négatif sur leurs revenus et l’environnement, disent-ils.
 
Le site Médiapart confirmait en septembre 2013 que «l'UE et les Etats-Unis ont intensifié les importations en Colombie de leurs produits, tuant le marché interne. De plus, la Colombie, elle, n'a pas vu ses exportations en direction de ces zones augmenter de façon significative.»
 
Des milliers de paysans et d\'indigènes colombiens défilent à Bolombolo, au sud-ouest de Medellin, pour interpeller le gouvernement sur les difficultés du secteur du café, le 25 février 2013.
Des milliers de paysans et d'indigènes colombiens défilent à Bolombolo, au sud-ouest de Medellin, pour interpeller le gouvernement sur les difficultés du secteur du café, le 25 février 2013.

Avant l’entrée en vigueur du traité de libre-échange, les agriculteurs, qui représentent un quart de la population, produisaient 40% de l’alimentation des Colombiens, selon une étude d’Oxfam. L’ONG craignait que ces accords commerciaux n’obligent les paysans à cultiver de la coca pour survivre (le pays est dans le peloton de tête des pays producteurs), comme l’indiquait le site Le Nouvelliste.
 
En 2013, une étude du centre de recherches économiques et sociales Fedesarello, citée par El Tiempo, avait annoncé un recul de la pauvreté en Colombie, sauf dans les campagnes, où elle avait augmenté.

«Nous allons nous battre pour rester dans les campagnes, pour le droit au travail, pour que ce ne soit pas la fin des paysans en Colombie», a déclaré le 28 avril à l’AFP Cesar Pachon, porte-parole du collectif Dignité agricole. Pour sa part, le chef de l'Etat a estimé avoir apporté des aides importantes au secteur, avec notamment un plan de 3,5 milliards de dollars pour les producteurs de café.

 
Comme lors de la précédente grève, le ministre de la Défense Juan Carlos Pinzon a dénoncé un risque d'«infiltration» du mouvement paysan par des membres des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), qui mènent à Cuba depuis novembre 2012 des négociations de paix avec le gouvernement colombien. La rébellion marxiste, dont les racines et le combat sont intimement liés au monde agricole, a apporté son soutien aux manifestants. Et ce, alors même que les communautés paysannes se sont progressivement détournées du mouvement révolutionnaire, après avoir constaté peu ou pas d’améliorations dans leurs conditions de vie.
 
Le 3 septembre 2013, un spécialiste de la Colombie évoquait les revendications paysannes dans JOL Press. Il constatait qu’elles provenaient à la fois de zones pauvres où les guérillas n’étaient pas implantées comme de régions sous influence des Farc. En tout cas, elles s’exprimaient dans des zones peuplées par des indigènes, des communautés noires et des paysans, là où l’Etat fait défaut.

La stabilité passe par la réforme
Force est de constater qu’aujourd’hui, faute de réforme agraire, la Colombie aura bien du mal à trouver une stabilité politique. Michel Gandillon, auteur de La guerre des paysans en Colombie, de l’autodéfense agraire à la guérilla des Farc, le montre bien dans Jol Press. Selon lui, la Colombie est avec le Brésil le «pays le plus inégalitaire du monde en termes de répartition des terres. Selon certains chiffres, 0,5% de la population détiendrait 60% des terres». 
 
Malgré les promesses du gouvernement, le retour de la contestation est le symptôme d’un monde rural en déshérence, aux problématiques complexes, décryptées lors du mouvement de 2013 par le Forum civique.