Menaces sur la liberté de la presse en Tunisie

Les journalistes dénoncent le retour de la «désinformation» et de la «censure». Le gouvernement dément toute pression. Qu’en est-il exactement ? Le point de vue d’un journaliste tunisien, Selim, dont nous taisons le vrai nom.

Un vendeur de journaux sur l\'avenue Bourguiba à Tunis le 3 mai 2012
Un vendeur de journaux sur l'avenue Bourguiba à Tunis le 3 mai 2012 (AFP - FETHI BELAID)

L'Instance indépendante chargée de réformer l'information et la communication (INRIC) s'est sabordée le 4 juillet 2012. Elle «met en garde contre la gravité de la situation dans le domaine de l'information», a expliqué son président, Kamel Labidi, journaliste contraint à l'exil du temps de Ben Ali. Selon lui, le gouvernement dominé par le parti islamiste Ennahda a «ignoré» le rapport de l'INRIC de fin avril qui notait déjà des «dérives» et appelait à «remédier à la destruction systématique des médias».

L’instance avait été créée après la révolution pour réformer le secteur des médias, notamment publics. Objectif : garantir la liberté d'expression et de la presse dans le pays. «Elle a beaucoup travaillé pour faire des propositions. Elle a ainsi mené de nombreuses consultations avec des personnes de tous les horizons. Ainsi qu’avec des représentants de pays passés, comme nous, par une transition démocratique, par exemple des Sud-Africains», explique Selim.

Ces derniers mois, l’INRIC et plusieurs organisations de défense des droits de l'homme avaient déjà dénoncé le manque d'empressement du gouvernement pour réformer le secteur médiatique. Il s'agit notamment de l'application d'un décret destiné à garantir la protection des journalistes.


Un journaliste tunisien protestant à Tunis contre les agressions de salariés de la télévision tunisienne (25-4-2012)
Un journaliste tunisien protestant à Tunis contre les agressions de salariés de la télévision tunisienne (25-4-2012) (AFP - FETHI BELAID)

«Manœuvres», «hypocrisie» et «propagande»
«Actuellement, nous nous trouvons dans un vide juridique qui fait beaucoup de tort à la presse», observe Selim. Un vide juridique, «voulu par le gouvernement», qui permet le recours aux méthodes de la dictature. Le gouvernement réactive «une machine de guerre, léguée par le général-président Ben Ali, prête à (re)fonctionner avec ses armées d’hommes, ses réflexes, ses manœuvres, son hypocrisie, sa propagande et la répression qui la sous-tend», explique ainsi un article du journal La Presse.

Les journalistes s’inquiètent du remplacement par le pouvoir des dirigeants des médias publics, notamment à la radio et à la télévision. A la télévision, l’ancien directeur a été limogé pour, selon les médias officiels, avoir laissé inviter à l'antenne une ex-responsable du parti de Ben Ali. A la radio, un technicien a été nommé à la tête de l’institution.

«Le pouvoir met en place ses hommes qui n’ont pas de compétences pour ce faire. Mais ce sont des gens acquis à Ennahda», le parti islamiste qui domine le gouvernement, estime Selim. «Il est en train de préparer les élections, prévues en 2013, et ne veut faire entendre que sa voix», ajoute-t-il.

A la télévision nationale, «on se croirait revenu à l’époque de Ben Ali. Tout est redevenu monocorde. On ne voit plus maintenant à l’antenne que des porte-parole d’Ennahda ou des proches de ce parti. Il n’y a même plus de présentatrices femmes !»

Le premier ministre tunisien, Hamadi Jebali, le 26 mars 2012 à Tunis
Le premier ministre tunisien, Hamadi Jebali, le 26 mars 2012 à Tunis (AFP - FETHI BELAID)

La réponse du pouvoir
«Il n'y a pas un seul parti au sein du gouvernement qui contrôle ou censure ce que les médias diffusent», rétorque le conseiller chargé des Affaires politiques auprès du Premier ministre, Lotfi Zitoun. Celui-ci accuse au contraire les médias publics «d'attaquer le gouvernement élu». «Ces médias jouent le rôle de l'opposition», a-t-il déclaré. Lotfi Zitoun explique par ailleurs que «le dossier de la réforme de l’information est aujourd’hui entre les mains de l’Assemblée constituante».

Pour Selim, «la presse vit dans un climat de menaces». Les gens du gouvernement «n’arrêtent pas de nous insulter, de parler de ‘journalistes corrompus’», explique-t-il. «Je n’ai moi-même pas reçu de menaces. Mais je me sens visé : ce qui m’atteint, ce sont les insultes», précise-t-il.

Tensions politiques
Les problèmes de la presse interviennent dans un lourd climat politique, notamment en raison des tensions entre le gouvernement d’Ennahda et le chef de l’Etat, Moncef Mazourki, issu, lui, d'un parti laïc et ancien membre d’Amnesty International.

«C’est le chaos le plus total. Moncef  Mazourki est très faible et nous déçoit. Il aurait dû démissionner. Mais il tient au pouvoir», estime Selim.

Pour ce dernier, le gros problème qui se pose actuellement au pouvoir est celui de la compétence de ses membres. «Ils ont pour eux la légalité carcérale : en clair, ils ont souvent vécu des années dans les prisons de Ben Ali, à l’isolement. Ils ont été niés. Ils ont subi des violences, des viols. Mais aujourd’hui, ils ne sont pas forcément prêts psychologiquement pour diriger un pays. On peut se demander s’ils sont suffisamment équilibrés».

Un blogueur en grève de la faim

Afpfr - 6-6-2012