Tunisie. Ennahda est-il responsable de la crise ?

Le parti islamiste au pouvoir est pointé du doigt dans l'assassinat de l'opposant Chokri Belaïd. Il doit faire face à une crise politique, économique et sociale. L'analyse du chercheur Vincent Geisser. 

Plusieurs milliers de Tunisiens ont entonné les slogans anti-islamistes dans le cortège funèbre de Chokri Belaïd, à Tunis (Tunisie), le 8 février 2013.
Plusieurs milliers de Tunisiens ont entonné les slogans anti-islamistes dans le cortège funèbre de Chokri Belaïd, à Tunis (Tunisie), le 8 février 2013. (LOUAFI LARBI / REUTERS)

Un désenchantement. Le mot résume la situation en Tunisie, deux ans après la "révolution de jasmin". Economie en berne, répression des libertés individuelles, montée du salafisme... Après l'assassinat de Chokri Belaïd, un opposant de gauche, les critiques envers Ennahda, le principal parti au pouvoir, sont devenues plus acerbes, les opposants exigeant la dissolution du gouvernement. Le parti islamiste serait-il coupable de tout ? Francetv info a cherché les explications auprès de Vincent Geisser, chercheur à l'Institut français du Proche-Orient.

Francetv info : La veuve de l'opposant politique Chokri Belaïd, tué mercredi 6 février, a accusé Ennahda d'être derrière cet assassinat. Est-ce possible ?

Vincent Geisser Je comprends les accusations de la part de la famille de la victime. Il est vrai que le parti au pouvoir n'a pas su protéger Chokri Belaïd. Mais je ne pense pas que le parti Ennahda, en tant que structure, soit impliqué. La Tunisie n'est pas un pays qui a une tradition d'assassinats politiques. Mais ce meurtre prémédité et bien organisé comporte tout de même une dimension politique. Il est possible qu'il faille chercher les coupables parmi les militants radicaux d'Ennahda.

Une économie en berne, une politique sociale désastreuse, un chômage très élévé... La Tunisie se porte mal. Est-ce la faute du parti ?

Il y a du népotisme au sein du gouvernement, notamment dans le cas des nominations des gouverneurs proches du parti. Les critiques sont donc compéhensibles. Oui, Ennahda fait des erreurs, mais elles sont aussi dues à l'inexpérience politique. Surtout, il serait faux de dire que la situation sous Ben Ali était meilleure. Tout gouvernement aurait dû faire face aux mêmes problèmes dans un contexte de transition politique similaire. Le pays vivait sous une dictature qui maquillait la réalité des chiffres : alors que l'on nous présentait la Tunisie comme l'"Espagne des pays arabes", dans certaines régions du pays, le chômage atteignait déjà 50 ou 60%.

On accuse Ennahda d'indulgence et de laxisme envers les salafistes. Vrai ou faux ?

Il y a deux tendances au sein du parti : une penche pour la démocratie, l'autre, qui s'est renforcée ces derniers mois, cherche à attirer des salafistes dans ses rangs. Comme quand la droite française a essayé d'attirer les électeurs du FN, une partie d'Ennahda joue la carte identitaire. Or, en utilisant un double langage tout le temps, le parti s'est piégé lui-même : il n’est plus uni. La preuve, quand le Premier ministre Hamadi Jebali a annoncé son désir de former un gouvernement technocrate, il s’est confronté à un refus de son parti. 

Ennahda veut-il rogner les libertés du peuple ?

Contrairement à la période Ben Ali, il existe aujourd'hui une liberté de la presse et une liberté de manifestation. Sous le régime précédent, l'opposition était inexistante, les gens n'osaient pas protester par peur des représailles. Pourtant, l'utilisation des forces de l'ordre pour réprimer les protestations persiste. Le système sécuritaire utilise des méthodes violentes pour "calmer des opposants". De même, la Ligue de protection de la révolution, le bras armé d'Ennahda, joue à la milice aussi et sème la terreur parmi les opposants.