Pourquoi la crise au Sahel devient explosive

La situation ne cesse de se dégrader dans toute la zone, comme le montrent les attaques incessantes des groupes jihadistes. L’éclairage de l’universitaire français Christian Bouquet.

Un soldat français de l\'opération Barkhane contrôle un homme à Ndaki, dans la région de Gourma (est du Mali), le 27 juillet 2019.
Un soldat français de l'opération Barkhane contrôle un homme à Ndaki, dans la région de Gourma (est du Mali), le 27 juillet 2019. (BENOIT TESSIER / X02011)

La situation continue à s’aggraver au Sahel, comme le montrent l’attaque revendiquée par le groupe Etat islamique (EI) du camp militaire d’Indelimane (49 soldats maliens tués) dans le nord-est du Mali, le 1er novembre 2019, et la mort du militaire français Ronan Pointeau, le 2 novembre dans la même région. L’universitaire Christian Bouquet, professeur émérite de géographie politique à l’Université Bordeaux-Montaigne et chercheur au Laboratoire Les Afriques dans le monde (LAM) à Sciences Po Bordeaux, répond aux questions de franceinfo Afrique.

Franceinfo Afrique : selon "Le Canard enchaîné", le chef d’état-major des armées François Lecointre, interrogé par des députés, a expliqué que l’intervention française au Sahel pourrait encore durer une quinzaine d’années. Comment jugez-vous la situation ?

Christian Bouquet : je suis tout à fait d’accord avec cette analyse. Je suis même encore plus pessimiste. A mon sens il faudrait entre 25 et 30 ans pour pacifier cet immense territoire de 3000 km de long sur 1500 de large. Aujourd’hui, Barkhane, seule force militaire aguerrie dans la région, s’efforce de parer au plus pressé. Mais dès que celle-ci quitte un endroit, la crise repart de plus belle. Il faudrait y aller morceau par morceau. Quand on pacifie une zone, il faudrait y rester pendant que l’Etat reconquiert le territoire en construisant des écoles, en améliorant la situation économique… Ce n’est que comme cela que la confiance des populations peut revenir.

Puits à Kouré, à une cinquantaine de kilomètres à l\'est de la capitale Niamey, où viennent s\'approvisionner femmes djerma et éleveurs peuls. \"La tension est palpable\", rapporte l\'universitaire Christian Bouquet, qui a pris la photo.
Puits à Kouré, à une cinquantaine de kilomètres à l'est de la capitale Niamey, où viennent s'approvisionner femmes djerma et éleveurs peuls. "La tension est palpable", rapporte l'universitaire Christian Bouquet, qui a pris la photo. (CHRISTIAN BOUQUET)

Cette confiance a disparu ?

Elle n’est plus là. Il faut dire que les régions concernées par la crise sont oubliées, négligées depuis des années par les pouvoirs centraux. Progressivement sollicitées et effrayées par les groupes terroristes, les populations ont basculé. Dans le même temps, ces groupes ont souvent des agents infiltrés. Par exemple, au lac Tchad, région que je connais depuis une trentaine d’années, on trouve des centaines d’îles complètement abandonnées par l’Etat. Ce qui y prospère, ce sont les écoles coraniques.

Que dire de la montée d’un sentiment anti-français dans un pays comme le Mali et de la volonté de certains de "réclamer l’intervention de la Russie" ?

Dans ce dernier cas, je pense qu’il y a clairement une manipulation de la part de groupes de pression. On reproche notamment à Barkhane une complicité avec les terroristes, parce que pour avoir des renseignements, cette force doit conclure des deals avec des intermédiaires. Au-delà, derrière ces manifestations, que propose-t-on ? Rien. Il faut voir que les armées nationales de la région sont totalement sinistrées, il est impossible de s’appuyer sur elles. La plupart de leurs soldats ne sont pas prêts à mourir pour une cause.

Pour vous, comment la situation risque-t-elle d’évoluer ? Et que penser de l’appel, lancé en novembre 2018 par le chef jihadiste de la katiba Macina, Amadou Koufa, un Peul, à ses "frères" : "Où que vous soyez (...), venez soutenir votre religion (...) au Sénégal, au Mali, au Niger, en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Nigeria, au Ghana et au Cameroun" pour mener la guerre sainte contre les "mécréants" ?  

La question des Peuls, population d’éleveurs, est très ancienne. C’est une question géographique : ils sont présents dans toute la zone sahélienne jusqu’en Centrafrique. Ils constituent donc une communauté transfrontalière. C’est également une question historique : dans la période précoloniale, les tentatives de jihad ont presque toujours été menées par les Peuls, notamment le califat de Sokoto (établi au début du XIXe, NDLR). Et c’est par ailleurs une question socio-économique avec des éleveurs qui accompagnent leurs troupeaux là où ils veulent.

Dans le même temps, on assiste dans la région à une croissance démographique incontrôlée : on trouve de plus en plus de monde sur un même territoire alors que les ressources en eau diminuent en raison d’une moindre pluviométrie. Les éleveurs marchent sur les terres des agriculteurs sédentaires et s’approvisionnent en eau. Je me suis récemment rendu au Niger, à l'est de Niamey, pour observer la situation autour des puits : la tension y était palpable entre les communautés. Les couloirs de transhumance, mis en place du temps de la colonisation et réactivés récemment, ne sont pas respectés.

Au Mali, les panneaux appelant éleveurs et agriculteurs à ne pas entrer en conflit sont masqués par la végétation. La preuve que les couloirs de transhumance, mis en place du temps de la colonisation et réactivés récemment, ne sont pas respectés. 
Au Mali, les panneaux appelant éleveurs et agriculteurs à ne pas entrer en conflit sont masqués par la végétation. La preuve que les couloirs de transhumance, mis en place du temps de la colonisation et réactivés récemment, ne sont pas respectés.  (CHRISTIAN BOUQUET)
L’expansion jihadiste se superpose ainsi à des conflits anciens…

Ce sont, pour la plupart, des conflits d’usage pour la terre et pour l’eau, qui sont exacerbés par l’accroissement de la population (qualifié dans Le Monde par le démographe Michel Garenne de "bombe démographique", NDLR) et la réduction de la pluviométrie. Le problème devient gravissime !

Regardez le cas du Ouaddaï (est du Tchad), qui est en dehors de la zone sahélienne proprement dite. Le droit foncier coutumier, qui y fonctionnait il y a plusieurs décennies, n’est plus compatible avec l’évolution actuelle. Les agriculteurs cultivaient leurs parcelles, qu’ils abandonnaient ensuite. Les éleveurs passaient avant et après. Ils plantaient des arbres qui leur appartenaient et dont ils récoltaient la gomme. Un tel système, qui montre la complexité des relations intercommunautaires, ne peut fonctionner quand il y a davantage de monde.

Comment combattre tous ces problèmes ? Par des actions comme celle de l’Agence française de développement (AFD) ?

L’AFD est déjà présente aux côtés des militaires de Barkhane. Ce qui prouve que les militaires ont compris qu’on ne pouvait rien faire sans développement. Mais je suis un peu perplexe, dans la mesure où les procédures de l’AFD ne sont pas souples.

Ce qui est sûr, c’est que la stratégie française tâtonne. Je pense qu’il faudrait une vision d’ensemble. Les cultivateurs ont des parcelles, les éleveurs ont des troupeaux : un jour ou l’autre, il faudra passer à une agriculture et un élevage plus productifs. A mon sens, la transformation de l’agriculture africaine traditionnelle nécessitera une trentaine d’années. Ce qui suppose notamment que les Peuls acceptent la stabulation de leurs troupeaux (mise en étable, NDLR). Cette simple proposition est actuellement totalement irréaliste…