"J'ai été réduit en esclavage pendant 10 ans" : un diplomate burundais et son épouse jugés en France

Méthode Sindayigaya, 39 ans, pesait 44 kg quand il a été libéré par la police. 

Vue générale de la salle d\'audience du palais de justice régional de Nanterre.
Vue générale de la salle d'audience du palais de justice régional de Nanterre. (BERTRAND GUAY / AFP)

Soupçonnés d'avoir exploité un Burundais à leur domicile en région parisienne, Gabriel Mpozagara, ex-ministre du Burundi, et son épouse ont comparu le 9 septembre à Nanterre. La procureure a requis trois ans de prison dont deux avec sursis. 

"Je suis devant la justice parce que pendant 10 ans, j'ai été réduit en esclavage", affirme Methode Sindayigaya. 

En juillet 2018, un ouvrier venu réparer des fenêtres dans une demeure cossue de Ville-d'Avray (Hauts-de-Seine), aperçoit un homme "amaigri", "sale", en train de nettoyer le sol et en parle à sa supérieure. Quelques jours plus tard, Methode Sindayigaya est, selon ses mots, "libéré". 

Cet ancien cultivateur du Burundi raconte à la barre du tribunal de Nanterre s'être vu proposer, en 2008, un travail au domicile d'un couple aisé dans la capitale burundaise, Bujumbura. Il a accepté ensuite d'accompagner la famille en France : arrivé au départ pour trois mois, il y restera plus d'une décennie.

Journées interminables

"Je commençais le travail le matin à 6h et je me couchais à 1h", décrit-il. Lessive, repassage, cuisine, ménage, jardinage, il doit aussi prendre soin d'un des fils du couple, qui souffre de handicap.

Avant de terminer une tâche, ils me donnaient une autre tâche à faire et quand je leur disais que c'était difficile, compliqué, ils me disaient qu'ils allaient appeler la policeMethode Sindayigaya

Il raconte qu'il dormait dans la buanderie de la villa, au sous-sol, près d'une chaudière sentant le gazoil, se lavait "au robinet, avec un seau", mangeait ce qu'il restait "quand ils avaient fini".

"Pourquoi n'avez-vous pas quitté la maison ?", demande la présidente. "Où est-ce que j'allais aller ? Je n'avais pas de passeport et j'avais toujours peur de la police", répond celui qui a obtenu depuis le statut de réfugié politique pour lui et sa famille restée au Burundi.

 "Serf de la maison" 

Ancien procureur, ministre de la Justice, puis de l'Economie du Burundi, Gabriel Mpozagara a rejoint la France en 1979, avant de travailler à l'Unesco. Aujourd'hui âgé de 77 ans, il comparaît notamment pour "soumission à un travail forcé" et à des "conditions de travail et d'hébergement contraires à la dignité".

Methode vivait dans les mêmes conditions que nous, il mangeait comme nousGabriel Mpozagara, ex-ministre du Burundi

L'ancien ministre assure n'avoir jamais pris le passeport de son employé et que c'est ce dernier qui l'avait égaré. Selon lui, il ne voulait pas quitter la France. "J'ai été victime de mon désir de protéger Methode. Si j'avais été cynique, si je lui avais dit : 'M. Sindayigaya, prenez vos cliques et vos claques', je ne serais pas là aujourd'hui."

Ce n'est pas un employé de maison ou même un domestique comme au XVIIe siècle, c'est le serf de la maison et l'esclave à tout faire !Nathalie Foy, procureure

Un homme sous influence

Nathalie Foy décrit un homme "sous emprise", qui ne pesait que "44 kilos" au moment où il a été retrouvé et n'a été payé que 2300 euros en 10 ans. "Quelle cruauté il faut avoir, quelle inhumanité il faut développer pour exploiter à ce point quelqu'un", dit-elle, estimant que le prévenu, du fait de ses "positions éminentes", ne pouvait ignorer la loi.

"Il y a des faiblesses, des doutes, des contradictions, des manques de preuve dans ce dossier", a répliqué l'avocate de la défense, Me Dominique Naveau-Duschesne.

Précédent

En 2007, le couple avait déjà comparu dans ce même tribunal, à Nanterre : ils avaient été condamnés, puis relaxés en appel, dans un dossier similaire, qui concernait deux jeunes nièces venues du Burundi.

Ces dernières ont plaidé leur cause auprès de la Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH), qui a condamné la France en octobre 2012 pour avoir failli dans sa lutte contre le travail forcé. En 2013, le parlement français a introduit dans le code pénal le travail forcé, la réduction en servitude et la réduction en esclavage. La décision du tribunal sera rendue le 21 octobre 2019.