Colonisation: quand à la Chambre des députés on parlait de «races inférieures»

Il fut un temps où au parlement français on débattait de «races inférieures» et de «races supérieures». 1885: la Chambre des députés voit s’affronter deux grandes voix républicaines. L’une, celle de Jules Ferry, se lance dans un plaidoyer en faveur de la «mission civilisatrice de la France». L’autre celle – encore à gauche – de Clemenceau dénonce le colonialisme de son vieil ennemi.


L’affrontement entre les deux hommes montre que déjà à l'époque l'idée de colonisation n'était pas la norme pour tous. Les arguments échangés devant les députés soulignent que les «bienfaits de la colonisation», que certains ont tenté de défendre récemment, étaient déjà dénoncés à l’époque.

La IIIe République avait une quinzaine d'années. C’était le temps où les gouvernements partaient conquérir de nouvelles terres en Asie, mais aussi en Afrique, après en avoir déjà colonisé une grande partie. 

Financer un protectorat à Madagascar
Depuis le début des années 1880, la France cherche à coloniser de nouveaux territoires. La Tunisie, en 1881, l’Annam en 1883 et le Tonkin en 1885 deviennent des protectorats français. La séance parlementaire du 28 juillet 1885 est consacrée à la discussion d’un projet de crédits extraordinaires pour financer une expédition à Madagascar où la France tente d’imposer son protectorat. Pour coloniser, il fallait des fonds, d'où le débat au Parlement où le très républicain père de l'école publique, Jules Ferry, défend l'extension terriroriale française, dressant la liste des avantages pour le pays. 

Dans un grand discours devant les députés, Jules Ferry se fait l'avocat de la colonisation. «La politique d'expansion coloniale est un système politique et économique, je disais qu'on pouvait rattacher ce système à trois ordres d'idées ; à des idées économiques, à des idées de civilisation de la plus haute portée et à des idées d'ordre politique et patriotique», affirme le président du conseil qui vient d'être renversé... notamment à cause de Clémenceau. Echec qui ne l'empêche pas de continuer à défendre l'idée de la colonisation. Notamment pour des raisons économiques, dit-il, mais pas seulement. Il justifie ses ambitions coloniales par «le besoin de débouchés» à l’heure où «l'Allemagne se couvre de barrières, parce qu'au-delà de l'océan les Etats-Unis d'Amérique sont devenus protectionnistes, et protectionnistes à outrance.»


«C'est la justification de l'esclavage»
Mais le républicain entend habiller les ambitions économiques du pays sous des considérations d’ordre «humanitaire et civilisateur».Ce qui lui vaut un flot de critiques, venues notamment de la gauche: «Sur ce point, l'honorable M.Camille Pelletan (un proche de Clemenceau) raille beaucoup, avec l'esprit et la finesse qui lui sont propres ; il raille, il condamne, et il dit: "Qu'est ce que c'est que cette civilisation qu'on impose à coups de canon? Qu'est-ce sinon une autre forme de la barbarie? Est-ce que ces populations de race inférieure n'ont pas autant de droits que vous? Est-ce qu'elles ne sont pas maîtresses chez elles? Est-ce qu'elles vous appellent? Vous allez chez elles contre leur gré ; vous les violentez, mais vous ne les civilisez pas..."»

«...Voilà, messieurs, la thèse ; je n'hésite pas à dire que ce n'est pas de la politique, cela, ni de l'histoire: c'est de la métaphysique politique (…) et je vous défie  permettez-moi de vous porter ce défi, mon honorable collègue, monsieur Pelletan , de soutenir jusqu'au bout votre thèse, qui repose sur l'égalité, la liberté, l'indépendance des races inférieures.» Et Ferry tente d’opposer un colonialisme mercantile (« qui se fait par voie de trafic et de commerce ») à un colonialisme «civilisateur» en affirmant: «Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai! Il faut dire ouvertement qu'en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures... Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures...» Jules Ferry est sans cesse interrompu dans ses propos: «Vous osez dire cela dans le pays où ont été proclamés les droits de l'Homme!» ou «C'est la justification de l'esclavage et de la traite des nègres!»


«Devoir supérieur de civilisation»
Mais Ferry continue son plaidoyer: «Je dis que les races supérieures ont des devoirs... Ces devoirs, messieurs, ont été souvent méconnus dans l'histoire des siècles précédents, et certainement, quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l'esclavage dans l'Amérique centrale, ils n'accomplissaient pas leur devoir d'hommes de race supérieure. (Très bien ! très bien !) Mais, de nos jours, je soutiens que les nations européennes s'acquittent avec largeur, avec grandeur et honnêteté, de ce devoir supérieur de civilisation.»

Pour appuyer sa démonstration, Jules Ferry vante la colonisation à la française: «Est-ce que vous pouvez nier, est-ce que quelqu'un peut nier qu'il y a plus de justice, plus d'ordre matériel et moral, plus d'équité, plus de vertus sociales dans l'Afrique du Nord depuis que la France a fait sa conquête? Quand nous sommes allés à Alger pour détruire la piraterie et assurer la liberté du commerce dans la Méditerranée, est-ce que nous faisions œuvre de forbans, de conquérants, de dévastateurs? Est-il possible de nier que, dans l'Inde, et malgré les épisodes douloureux qui se rencontrent dans l'histoire de cette conquête, il y a aujourd'hui infiniment plus de justice, plus de lumière, d'ordre, de vertus publiques et privées depuis la conquête anglaise qu'auparavant? Est-ce qu'il est possible de nier que ce soit une bonne fortune pour ces malheureuses populations de l'Afrique équatoriale de tomber sous le protectorat de la nation française ou de la nation anglaise? Est-ce que notre premier devoir, la première règle que la France s'est imposée, que l'Angleterre a fait pénétrer dans le droit coutumier des nations européennes et que la conférence de Berlin vient de traduire le droit positif, en obligation sanctionnée par la signature de tous les gouvernements, n'est pas de combattre la traite des nègres, cet horrible trafic, et l'esclavage, cette infamie.»  

Deux jours plus tard, Georges Clémenceau se lance, toujours à la Chambre, dans une longue réponse à Jules Ferry. Lui qui symbolise encore la gauche républicaine et dont le nationalisme ne quitte jamais des yeux la frontière perdue à l'Est, commence par détruire les arguments économiques avancées par les partisans de la colonisation. 

«Races supérieures?», lance Clemenceau
«En supposant que la théorie de M.Jules Ferry sur les profits des expéditions coloniales soit justifiée, les dépenses de cet ordre ne sont jamais que des dépenses de luxe», lance le député de la Seine avant d'attaquer le discours de Ferry sur la mission civilisatrice de la colonisation. 


«Les races supérieures ont sur les races inférieures un droit qu'elles exercent, ce droit, par une transformation particulière, est en même temps un devoir de civilisation. Voilà en propres termes la thèse de M.Ferry, et l'on voit le gouvernement français exerçant son droit sur les races inférieures en allant guerroyer contre elles et les convertissant de force aux bienfaits de la civilisation. Races supérieures? Races inférieures, c'est bientôt dit! Pour ma part, j'en rabats singulièrement depuis que j'ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d'une race inférieure à l'Allemand. Depuis ce temps, je l'avoue, j'y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation, et de prononcer: homme ou civilisation inférieurs. Race inférieure, les Hindous! Avec cette grande civilisation raffinée qui se perd dans la nuit des temps! Avec cette grande religion bouddhiste qui a quitté l'Inde pour la Chine, avec cette grande efflorescence d'art dont nous voyons encore aujourd'hui les magnifiques vestiges!


«Combien de crimes commis au nom de la civilisation»
«Race inférieure, les Chinois!, avec cette civilisation dont les origines sont inconnues et qui paraît avoir été poussée tout d'abord jusqu'à ses extrêmes limites. Inférieur Confucius! En vérité, aujourd'hui même, permettez-moi de dire que, quand les diplomates chinois sont aux prises avec certains diplomates européens... (rires et applaudissements sur divers bancs), ils font bonne figure et que, si l'un veut consulter les annales diplomatiques de certains peuples, on y peut voir des documents qui prouvent assurément que la race jaune, au point de vue de l'entente des affaires, de la bonne conduite d'opération infiniment délicates, n'est en rien inférieure à ceux qui se hâtent trop de proclamer leur suprématie.»

Et l'orateur ajoute à propos de la civilisation européenne: «Combien de crimes atroces, effroyables, ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. Je ne dis rien des vices que l'Européen apporte avec lui: de l'alcool, de l'opiom qu'il répand partout, qu'il impose s'il lui plaît.»

Et Clemenceau fait référence aux valeurs qui se veulent universalistes de la révolution française: «C’est le génie même de la race française d’avoir généralisé la théorie du droit et de la justuce, d’avoir compris que le problème de la civilisation était d’éliminer la violence des rapports des hommes entre eux dans une même societé et de tendre à éliminer la violence. (...) Non, il n’y a pas de droit des nations dites européennes contre les nations inférieures (…). N’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation, ne parlons pas de droit, de devoir.»

L'échange entre les deux ennemis (ils se combattent depuis 1871) «a fait date», note l'historien Michel Winock. Et vu d'aujourd'hui, le discours de Clemenceau semble imparable. Même si son nationalisme lui faisait regarder plus vers la ligne bleue des Vosges que vers l'empire. Surtout qu'il pouvait s'appuyer sur les propos de BIsmarck qui affirmait: «Les colonies, nous n’en avons pas besoin.»