Aide internationale : "A Oxfam, nous estimons qu'il faut arrêter d'avoir un système basé sur la charité, il doit l'être plutôt sur la justice"

Les pays développés se sont engagés en 1970 à consacrer 0,7% de leurs revenus aux Etats les plus pauvres à travers une résolution de l'ONU. Une "promesse" qui n'a pas été tenue. Entretien avec Robin Guittard de l'ONG Oxfam. 

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France Télévisions Rédaction Afrique
Publié Mis à jour
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Un garçon reçoit des gouttes de vaccin contre la polio administré par une infirmière à domicile, à Kajiado, au Kenya, le 11 juillet 2018. L'aide au développement a permis l'éradication de cette maladie sur le continent africain. (YASUYOSHI CHIBA / AFP)

"Les pays pauvres ont été privés au cours des 50 dernières années de 5 000 milliards d’euros, soit 100 milliards d’euros par an, car la majorité des pays riches n’ont pas tenu leur 'promesse solennelle' de consacrer 0,7% de leur revenu national à l’aide internationale", selon le dernier rapport (en anglais) de l'ONG Oxfam, publié à la veille du 50e anniversaire de cette résolution des Nations unis célébré le 24 octobre. Ces pays n'ont consacré en moyenne que 0,3% de leur revenu national brut – 0,44% pour la France  à la solidarité internationale en 2019, précise un communiqué. C'est "une dette importante", insiste Oxfam pour qui elle équivaut à neuf fois la dette extérieure des pays de l'Afrique subsaharienne, estimée à 625 milliards de dollars en 2019. Pourtant, ce mécanisme d'assistance aux Etats les moins nantis a, par exemple contribué, à l'éradication de la poliomyélite sur le continent africain. Entretien avec Robin Guittard, porte-parole de l'ONG. 

franceinfo Afrique :  à l’époque où ces pays développés ont pris cet engagement, étaient-ils en mesure de le respecter ? 

Robin Guittard : c'était un engagement réaliste. La preuve, dès 1974, un pays comme la Suède a atteint les 0,7%. L'année suivante, c'était le tour du Danemark. Par ailleurs, l'engagement ne consistait pas à atteindre les 0,7% dès 1971 mais de mobiliser cet argent d'ici cinq ans et au plus tard en 1980. 

Cinq pays, à savoir le Luxembourg, la Norvège, la Suède, le Danemark et le Royaume-Uni ont atteint ou dépassé l’objectif de 0,7% l'année dernière. Dans le cas du Royaume-Uni, c'est en partie le résultat des années de mobilisation de la société civile qui a forcé le gouvernement britannique à inscrire cet engagement dans la loi. C'est donc une obligation légale

En somme, tous ces pays démontrent que c'est une vraie question de volonté politique et de priorité. A ce titre, il est intéressant de mettre en parallèle l'ensemble des budgets d'aide au développement du monde 130 milliards d'euros en 2019 et la fortune de l'homme le plus riche de la planète, Jeff Bezos, qui les surpasse largement. Deux informations ont été publiées début octobre à 24 heures d'intervalle. L'une, une annonce de la banque UBS, indiquait que depuis le début de la pandémie au printemps, la richesse des milliardaires avait explosé. L'autre, publiée par la Banque mondiale, indiquait qu'au moins 150 millions de personnes risquaient de sombrer dans l'extrême pauvreté à cause du Covid-19. Les richesses existent, la question est de savoir si nous sommes prêts à permettre à d'autres de vivre dignement

Au fil des ans, l'engagement n'est-il pas devenu intenable parce les pays riches aussi ont dû faire face à des crises ?  

La croissance économique a été exponentielle depuis cinquante ans. Sur cette période, nous avons comparé la courbe de la croissance de la richesse des pays développés avec celle des budgets d'aide au développement. On se rend compte que les deux courbes s'écartent de plus en plus. En d'autres termes, on tient de moins en moins l'objectif des 0,7% alors que le monde est bien plus riche aujourd'hui qu'il y a 50 ans.

Les pays riches ont certes promis, mais le niveau de corruption dans les pays bénéficiaires n'est-il pas de nature à les décourager de faire des efforts ?

C'est une mauvaise raison dans la mesure où la corruption ne concerne pas plus les gouvernements des pays africains, asiatiques ou latino-américains. Il y a de la corruption aussi dans les pays riches. De même, il peut y avoir des détournements des budgets d'aide au développement comme dans les entreprises privées. La corruption ne peut pas être un argument pour renoncer à la solidarité internationale. D'autant qu'il y a des stratégies pour y faire face et que les politiques d'aide au développement comptent probablement parmi celles les plus scrutées et surveillées.

L'autre manière de répondre aux enjeux de la corruption est de faire en sorte que l'aide internationale vienne soutenir les acteurs et les organisations de la société civile qui, sur le terrain, se mobilisent pour que leurs gouvernements rendent des comptes. 

Cette aide est-elle vraiment efficace ?

Ces cinquante ans de promesses largement non tenues représentent aujourd'hui une dette de solidarité qui s'élève à 5 000 milliards d'euros. C'est un chiffre astronomique, mais il y a néanmoins eu des réalisations importantes durant cette période grâce à l'aide au développement collectée. La pauvreté a énormément diminué durant ces dernières décennies. En termes de santé, cette aide a sauvé des millions de vie notamment dans le cadre du fonds mondial contre le sida qui a permis de réduire les infections liées au VIH de moitié dans certains pays. 

Pour autant, l'aide au développement n'est pas exempte de critiques. Aucune politique n'est parfaite. A ce titre, elle peut être améliorée. Nous sommes notamment très critiques sur le fait que les pays donateurs continuent à instrumentaliser leur politique de développement pour répondre à des intérêts nationaux, sécuritaires, commerciaux ou liés à la gestion des flux migratoires. Il est aujourd'hui impératif de revenir à la mission essentielle de l'aide, à savoir l'éradication de la pauvreté dans le monde et la réduction des inégalités.

Plutôt efficace mais difficile à collecter. N'est-ce pas le moment d'envisager des solutions alternatives afin que cet appui soit moins contraignant pour les donateurs et encore plus utile aux bénéficiaires  

Ce cinquantième anniversaire doit être l'occasion d'ouvrir le débat sur l'avenir de l'aide. La pandémie liée au nouveau coronavirus nous rappelle qu'elle est plus que jamais nécessaire. Entre 200 et 500 millions de personnes pourraient sombrer dans la pauvreté à cause de la pandémie. La faim est en augmentation aussi à cause du Covid-19. Par conséquent, les besoins de solidarité sont énormes. En outre, il y a cette crise de la dette. C'est-à-dire que les pays en développement ont encore moins de ressources mobilisables pour investir dans les services sociaux de base.

A Oxfam, nous estimons qu'il faut arrêter d'avoir un système basé sur la charité, il doit l'être plutôt sur la justice. Il faut repenser les dynamiques de pouvoir au niveau international afin que le système participe à une certaine forme de répartition des richesses entre les pays pauvres et les nations les plus riches.

Par ailleurs, l'aide au développement demeure un mécanisme où des pays riches décident d'assister ou pas des Etats qui en ont besoin. Nous dénonçons ce fonctionnement. Par exemple, les règles autour de l'aide publique au développement sont discutées, négociées et mises en œuvre au niveau de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) qui réunit principalement des pays à hauts revenus. Nous pensons que ce processus aurait plus de légitimité s'il avait lieu au niveau d'un système comme les Nations unies où les pays récipiendaires de l'aide pourraient s'exprimer, aux côtés des sociétés civiles du Sud. Il faut décoloniser l'aide.

Face aux défis du monde actuel, il faut aussi réadapter l'aide au développement. Les inégalités explosent depuis quelques années, on a bien sûr la crise climatique, une crise sanitaire mondiale aujourd'hui... c'est à toutes ces problématiques que l'aide doit répondre. La question des femmes, des inégalités liées au genre doivent également être un peu plus au cœur des politiques d'aide au développement. 

Quel rôle peut jouer la fiscalité dans l'aide au développement ? 

Il y a quelques années, par exemple, la France a mis une taxe sur les transactions financières qui s'opèrent sur son territoire. Une petite portion de cette taxe est dédiée à l'aide publique au développement. De même, Jacques Chirac avait créé une taxe sur les billets d'avion qui est aussi censée alimenter le budget d'aide internationale de la France. Il peut y avoir des taxes affectées directement à l'aide aux pays les plus pauvres ou les Etats peuvent opter pour un système fiscal en général qui met à contribution les plus fortunés afin que le budget national dispose de ressources nécessaires qui pourront être allouées à la solidarité internationale. Au niveau international, il y a beaucoup de discussions autour de la mise en place d'une coordination fiscale. Le système actuel bénéficie aux plus riches et les Etats les moins nantis perdent ainsi, chaque année, des milliards d'euros à cause notamment de l'évasion fiscale

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