"Le cinéma africain a, avant tout, besoin de salles", estime le cinéaste sénégalais Moussa Touré

Les Trophées francophones du cinéma sont de retour au Sénégal, à Saint-Louis. Une  sixième édition, dont Moussa Touré a été le président du jury. Le 8 décembre 2018, il recevra également un trophée d'honneur, lors de la cérémonie de remise des prix. Entretien. 

Le réalisateur sénégalais Moussa Touré arrivant, le 21 mai 2012, à la projection du film \"Like Someone in Love\", en compétition, lors de 65e édition du Festival de Cannes. 
Le réalisateur sénégalais Moussa Touré arrivant, le 21 mai 2012, à la projection du film "Like Someone in Love", en compétition, lors de 65e édition du Festival de Cannes.  (ALBERTO PIZZOLI / AFP)

Franceinfo Afrique : Votre film La Pirogue est reparti avec plusieurs récompenses lors de la première édition des Trophées francophones du cinéma, en 2013, au Sénégal. Que représentent-ils pour vous ?

Moussa Touré : Les Trophées ont permis de mettre en valeur La Pirogue dans mon pays. La cérémonie a été diffusée en direct au Sénégal et, le lendemain, il a été beaucoup question du film dans les médias locaux. Mais ces Trophées ont surtout permis aux Sénégalais de découvrir ce long métrage. Les Africains n'accèdent pas très souvent à nos films. Ces Trophées, c'est pour les peuples, pas pour les gens du cinéma. 

Vous êtes l'un des ambassadeurs du cinéma sénégalais et africain. Comment se développe le septième art dans votre pays ?

Après l'Etalon d'or du Yennenga attribué à Alain Gomis au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco) pour Tey, et l'Etalon de bronze que j'ai eu pour La Pirogue en 2013, nous sommes devenus le premier pays en Afrique de l'Ouest à investir dans le cinéma (le Fonds de promotion à l'industrie cinématographique et audiovisuelle, Fopica, a été doté en 2014 d'un milliard de francs CFA, soit environ 1,5 million d'euros, NDLR). Mais on a voulu faire plaisir à tout le monde avec le Fopica : aussi bien aux réalisateurs, qui n'avaient pas tourné depuis très longtemps, qu'aux jeunes, parce que l'Afrique est jeune. Résultat : on a produit beaucoup de courts et peu de longs métrages, à l'exception de Félicité d'Alain Gomis. Les autres productions sont bloquées, parce que les sommes distribuées ne permettent pas de faire un film. Cent millions de francs CFA (environ 150.000 euros) ne suffisent pas à boucler un long métrage. Les erreurs ont été identifiées et je crois que les ajustements sont en train d'être faits. Point positif : le fonds a permis à la jeunesse d'apprendre. Cependant, n'oublions pas que le cinéma est une affaire de jeunes et de vieux. 

Contrairement à Nollywood, l'industrie nigériane du cinéma, les pays africains francophones dépendent beaucoup de fonds extérieurs mis à disposition, notamment par la France. Que faut-il faire pour que les Africains puissent produire leurs propres œuvres 

Dans le cinéma, en principe, si on a n’a pas de sortie, on n’a pas de financement. Et c’est là où ça se fausse pour nous, puisque nous avons des financements sans sortie car nous n’avons pas de lieux où les films sont projetés. Le cinéma africain a avant tout besoin de salles ! Pas que dans les centres-villes, mais au plus près des populations dont la majorité vit dans les banlieues. Nous avons pléthore de films africains qui ne sont jamais sortis. J'ai plein de copains dont les films sont dans des boîtes et on continue d'en faire d'autres. Nous avons de la matière, il nous faut donc des salles. Au Nigeria, ils ont des lieux pour projeter leurs films. Quand tu investis dans un film à Nollywood, tu sais où récupérer l'argent.

Nous n'avons pas d'endroit où montrer nos films et on parle de cinéma... Il ne s'agit pas de faire des salles comme en Europe qui coûtent des milliards : adaptons-nous et montrons nos films dans des salles en plein air ! A Ouagadougou, au Burkina Faso, une salle est en train d'être construite, depuis au moins trois ans. Le coût de sa construction aurait pu permettre de bâtir de nombreuses salles en plein air. Qu'est-ce qu'on a besoin de construire des salles climatisées, dans des pays où il y a tout le temps des coupures de courant ? C'est pour cela que depuis quinze ans, j'organise un festival en plein air.

Il ne faut pas qu'on fasse comme les présidents africains qui veulent reproduire les ronds-points avec jet d'eau qu'ils ont vus en Europe, alors qu'il n'y a pas d'eau dans leur pays. Si on veut une industrie cinématographique, il faut qu'on revienne aux fondamentaux comme au Nigeria. Les jeunes, qui sont nombreux à regarder des films dans des salles improvisées, ne vont pas venir nous réclamer des salles climatisées. 

Quand verra-t-on de nouveau un film de Moussa Touré sur les écrans 

Je reviens de la République Démocratique du Congo (RDC) où je suis en train de faire un film sur les enfants-soldats. Je travaille aussi sur un projet cinématographique avec les Chinois, Poussière rouge, qui va se faire à Saint-Louis. Il sera justement question de la coopération entre la Chine et les pays africains. Le montage du film sur le naufrage du Joola, auquel j'ai consacré six années, est presque terminé. J'ai aussi en projet une fiction sur les relations entre les Wallons et les Flamands, en Belgique, et un film sur l'esclavage et la traite arabo-musulmane.