Trophées francophones du cinéma : "Nous offrons une visibilité plus large aux films africains"

Du fait de la pandémie, le Rwanda accueille en 2020 une version minimaliste des Trophées francophones du cinéma. Entretien avec leur présidente Nicole Gillet. 

Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Afrique
Publié Mis à jour
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Pas d'édition classique en 2020 pour les Trophées francophones du cinéma, mais une cérémonie rétrospective le 5 décembre 2020 à Kigali, la capitale rwandaise.  (TROPHEES FRANCOPHONES DU CINEMA)

L'édition 2020 des Trophées francophones du cinéma consistera en une soirée rétrospective, le 5 décembre à Kigali, la capitale rwandaise. La dynamique autour de cet événement qui promeut le cinéma dans le monde francophone est en train d'être repensée après une année d'interruption. Entretien avec la présidente des Trophées francophones du cinéma, Nicole Gillet. 

Franceinfo Afrique : pas de projections publiques et quasiment pas de rencontres professionnelles. En 2020, les Trophées francophones du cinéma n'ont pas leur format habituel à cause de la pandémie liée au Covid-19. Quelles étaient vos options ? 

Nicole Gillet : à cause de la situation, nous nous sommes tout de suite posé la question de savoir comment maintenir l'événement. Nous avons pris l'option d'organiser une rétrospective, avant de pouvoir remettre en place une édition normale en 2021.

Les Trophées voyagent à travers le monde francophone, notamment dans les pays africains. Après le Sénégal, la Côte d'Ivoire ou encore le Cameroun, le pays hôte est le Rwanda cette année. Pourquoi ce choix ? 

Nous avions déjà eu des contacts avec le Rwanda. Les autorités rwandaises nous ont fait une demande suite à l'Etalon d'or que le film de Joël Karekezi, The Mercy of the Jungle (La Miséricorde de la jungle), a décroché au Fespaco (en 2019). C'est un film qui est coproduit par la Belgique (le siège des Trophées francophones du cinéma s'y trouve désormais, NDLR). Le Rwanda entendait développer un centre du cinéma et favoriser la coproduction. Il y a une vraie réflexion au niveau du Rwanda Film Office (RFO). De notre côté, nous voyons émerger cette jeune génération de cinéastes rwandais. Tous ces éléments nous ont décidés d'autant plus que le Rwanda était demandeur.

Quelle est la raison d'être des Trophées ?

L'objectif des Trophées est de mettre en lumière des films de tout l'espace francophone et d'organiser une vitrine de ces productions chaque année, dans un pays différent, afin de pouvoir montrer qu'il y a une vraie communauté de professionnels au sein de cette francophonie. Nous voulons favoriser la création et le développement de ce réseau professionnel. Notre volonté, c'est d'aller également dans des territoires différents, principalement africains justement, pour pouvoir soutenir la dynamique du pays qui accueille la cérémonie de remise de prix. Neuf trophées y sont décernés, à savoir meilleur film, meilleure réalisation, meilleur scénario, meilleurs comédienne et comédien, meilleurs seconds rôles féminin et masculin, meilleur documentaire et meilleur court métrage. 

Dans ce monde cinématographique francophone, où l'on retrouve de grosses industries comme celles de la France, de la Belgique ou encore du Canada, les Trophées ont une attention particulière pour les cinématographies africaines qui ont besoin d'un coup de pouce... 

Tout à fait. Nous savons qu'il y a dans ces territoires du Sud aujourd'hui de vraies dynamiques qui se mettent en place. Nous voulons être en mesure de pouvoir rassembler des professionnels, mais aussi d'attirer l'attention des publics et des journalistes pour montrer qu'il y a vraiment des œuvres qui devraient circuler de manière plus importante. C'est primordial pour nous. 

De même, nous voulons collaborer de façon plus importante avec le pays hôte et adopter une démarche encore plus professionnelle en favorisant l'émergence de nouveaux talents, de la filière cinéma et audiovisuelle, en organisant des rencontres professionnelles et ainsi ne pas nous limiter à une "simple" cérémonie. Dans cette optique et dans l'idée d'être plus dans le long terme, nous voulons inscrire les Trophées chaque fois sur deux ans dans un même territoire. Nous mettons en œuvre à la fois une politique événementielle et une politique structurante afin de contribuer à l'éducation au langage cinématographique dans ces pays et promouvoir cette diversité culturelle déjà associée à la francophonie.  

C'est un événement qui se tient chaque année depuis son lancement en 2013. Pourquoi n'y a-t-il pas eu d'édition en 2019 ? 

L'association qui organise les Trophées était au départ basée à Montréal, au Canada. Suite à une décision du conseil d'administration, le Festival du film francophone de Namur (dont Nicole Gillet est la déléguée générale, NDLR) en a repris l'organisation. Le siège de l'association est désormais à Namur, en Belgique. La réorganisation a été plus longue que prévue. Notre volonté étant de repenser ces Trophées au-delà d'une cérémonie comme je l'expliquais. 

La Belge Nicole Gillet est la présidente des Trophées francophones du cinéma.  (FIFF NAMUR)

La vocation des Trophées est de contribuer à une meilleure circulation des films, notamment ceux produits dans des pays qui sont les moins bien pourvus en terme de distribution. En sept ans, les Trophées ont-ils permis de faire des progrès dans ce domaine ? 

En tout cas, il y a une meilleure circulation et un intérêt parce qu'il y a des pays du Sud qui souhaitent accueillir les Trophées. Quand on regarde les images que nous avons préparées pour la rétrospective, on entend les lauréats et les professionnels nous dire que cela a permis de voir des films et d'être confrontés à d'autres univers. La dynamique est vraiment là. Lorsque nous étions au Cameroun (en 2017, NDLR), même si c'est un projet qui n'appartient pas aux Trophées, le Fonds de la jeune création francophone a été lancé dans le cadre de l'événement. 

Vous êtes présidente des Trophées francophones du cinéma et déléguée générale du Festival international du film francophone de Namur qui met à l'honneur le cinéma francophone depuis 35 ans. Qu'en est-il de la visibilité des films africains à travers ces différentes vitrines ? 

Un festival de cinéma effectue un choix qui est beaucoup plus restreint. A Namur, nous avons habituellement autour de 140 films, longs et courts, qui représentent différents territoires de la francophonie. Au sein de notre programmation, il est clair que les cinémas français ou belge sont plus représentés parce qu'ils produisent plus que les pays africains.

Dans le cadre des Trophées, nous avons une représentation équivalente de tous les territoires de la francophonie, à partir du moment où les pays produisent des films. Nous avons ainsi beaucoup de films du Sud et, par conséquent, une vision et une vitrine plus justes de cet espace cinématographique. Avec les Trophées, nous offrons une visibilité plus large à ces films et on voit l'intérêt du monde pour ces productions.

Plus généralement, tous les festivals qui ont envie de diffuser ces cinématographies et les Trophées se renforcent mutuellement. Quand nous primons un film sénégalais dans le cadre des Trophées, des producteurs, des programmateurs ou encore des journalistes vont peut-être être attirés par ce qui ce fait dans ce territoire.

Quels sont vos rapports avec l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) dont une Rwandaise, Louise Mushikiwabo, est actuellement la Secrétaire générale ?

Je voudrais préciser que nous avions pris contact avec le Rwanda avant même que Louise Mushikiwabo ne devienne la Secrétaire générale de l'OIF. Nous n'avons pas été opportunistes et c'est important de le signaler. L'OIF trouve important de mettre en lumière, notamment dans les pays du Sud, les professionnels de toute la francophonie. L'organisation est à nos côtés, mais il faut qu'on continue à montrer la nécessité de notre action, toujours plus concrète, même si l'OIF en est consciente. 

Que retiendrez-vous de cette année cinématographique rendue chaotique par la pandémie ? 

En 2020, nous percevons que le cinéma est important et que les gens ont besoin de culture. On ne peut pas se contenter de regarder des films sur sa tablette, son ordinateur ou encore sa télévision. Nous avons besoin de partager le cinéma, besoin de ces échanges et de cette confrontation, de vivre dans une salle... C'est peut-être un discours qui est très européen mais, à l'aune de ces projections que les Trophées ont organisées en plein air à Saint-Louis (Sénégal, 2018, NDLR), on se rend compte que tout le monde a besoin de ça. Le cinéma permet un échange social et sociétal. 

Nous, professionnels du cinéma, on le savait. Mais aujourd'hui, il y a plein de gens qui s'en rendent compte. Dans certains pays, où il y a peut-être moins une habitude de consommation de cinéma dans des salles, je sens et je vois aussi que c'est important de partager ces moments. Ici, à Kigali, une salle va s'ouvrir. Dans plusieurs pays africains, il y a une politique qui vise à recréer des salles de cinéma. C'est l'expression d'une volonté de vivre aussi le cinéma de cette manière-là, comme d'autres pays. 

Qu'avez-vous appris cette année et qui risque de définir, selon vous, l'industrie dans les prochaines années ?  

Par exemple, la chronologie des médias va devoir être réinterrogée. Il y a des projets qui peuvent sortir à la fois en salles et sur des plateformes. Les choses devront être revues et réinventées à la lumière de ce que nous avons vécu pendant ce confinement. Mais, je me répète, vivre le cinéma dans une salle en vrai et en grand, c'est primordial. 

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