Festival de Cannes 2022 : à la Fabrique, Marie-Clémentine Dusabejambo et Boubacar Sangaré s'attellent à donner vie à leurs prochains films

A Cannes, de jeunes réalisateurs viennent défendre leurs projets aux côtés de grands noms du cinéma. Rencontre avec deux d'entre eux, Marie-Clémentine Dusabejambo et Boubacar Sangaré. 

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France Télévisions Rédaction Afrique
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Marie-Clémentine Dusabejambo et Boubacar Sangaré, le 17 mai 2022 sur le pavillon Les cinémas du monde qui abrite le programme La Fabrique Cinéma dont ils font partie.  (FG/FRANCEINFO)

A l'instar de l'Egyptien Morad Mostafa, la Rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo et le Burkinabè Boubacar Sangaré portent des projets de films émanant du continent africain, soutenus cette année par la Fabrique Cinéma. Le programme, développé entre autres par l'Institut français et qui se déploie notamment pendant le Festival de Cannes, vise à soutenir la "jeune création des pays du Sud sur le marché international". Entretien avec Marie-Clémentine Dusabejambo et Boubacar Sangaré sur la Croisette.

Franceinfo : comment avez-vous découvert la Fabrique et pourquoi y avez-vous postulé ? 

Marie-Clémentine Dusabejambo : j'ai connu la Fabrique l’année dernière. J’étais ici au Festival pour participer à une activité de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) et j’avais participé à un film sur lequel j'avais travaillé, Neptune Frost, présenté à la Quinzaine. J’ai rencontré ma productrice actuelle, Samantha (Biffot), qui participait au programme. D'autres m’avaient également parlé de la Fabrique. Au stade où j'en étais dans mon projet, j’avais besoin de rencontrer des producteurs et ce programme m'offrait la possibilité de comprendre comment cela fonctionne à l'international et les mécanismes de la coproduction. J’ai postulé en novembre 2021 et mon projet a été retenu. J’y travaille depuis 2015. Il parle de justice après le génocide, notamment de l’implication des femmes dans cette démarche et le prix qu’elles ont payé dans ce processus de revivre ensemble. Benimana est une réflexion sur la façon dont des décisions politiques nous impactent individuellement et ce que ça nous coûte de faire partie de la collectivité. 

Boubacar Sangaré : j'ai découvert la Fabrique en 2016. En développant mon projet actuel, nous nous sommes dit qu'il lui fallait une coproduction internationale, même s'il a quelque chose d'intimement africain. D'autant plus que l'un des personnages vit en Italie. Nous avions aussi envie de donner une envergure internationale au projet. C'est pourquoi nous avons déposé notre candidature qui a été retenue à la fin de l'année dernière. Le Burkina Faso avait déjà eu deux projets sélectionnés à la Fabrique. Nous venons avec l'espoir de faire connaître notre projet et de rechercher des partenaires, à la fois pour la coproduction et l'achat. Djéliya, Mémoire du Mandingue est le seul documentaire de la sélection. C'est un road-movie documentaire qui raconte l'histoire d'un jeune griot, qui part de chez lui au Mali parce qu'il est orphelin et essaye de traverser le territoire de l'empire mandingue du XXIIIe siècle. Sa quête est liée à l'apprentissage de l'art du griot mais c'est aussi une quête pour un retrouver le père qu'il n'a plus. Le film décrit la réalité et les défis de la vie dans ces territoires confrontés aujourd'hui au modernisme. 

Pensez-vous que le cinéma africain ne peut pas pas exister sans la coproduction ? Si c'est le cas, cette situation ne présente-t-elle pas un danger ? 

M-C.D : comme le cinéma d'auteur ne paie plus et que nous n'avons pas encore, localement, les fonds pour financer un projet à 100%, il faut faire appel à l'industrie. C'est pourquoi il est important que la coproduction existe parce que c'est un booster en ce qui concerne les questions techniques et le financement. Cela fait partie de ce qui permettra d'obtenir un bon film.  

B.S : dans la même logique, je dirais que la coproduction vue uniquement comme un apport financier du Nord vers le Sud est une perception totalement erronée de la démarche. La coproduction est censée réunir des gens qui peuvent apporter des choses à un film sur les plans technique, artistique et financier, cet apport pouvant ouvrir des marchés locaux à un film qui a des potentialités internationales. La coproduction est vraiment une coopération, une collaboration sur un projet qui offre plusieurs nationalités à un film et lui permet ainsi d'avoir une distribution plus large. Cela fait neuf ans que nous travaillons sur notre projet, si aujourd'hui quelqu'un lui apporte plus d'argent que nous et veut être coproducteur majoritaire, il faudra aussi évaluer le temps que nous y avons investi. Il y a toujours un équilibre à trouver et c'est ce dernier qui définit la coproduction. Un risque pourrait exister si les rapports sont dénaturés et si l'on ne s'inscrit pas dans le cadre d'une franche collaboration. 

M-C.D : nous arrivons toujours à la même problématique, à savoir la façon dont on valorise notre apport qui n'est pas pécuniaire. Souvent, c'est l'Occident qui finance, mais l'idée aussi compte...

B.S : l'idée et le temps passé à la développer...

Le Burkina Faso organise depuis des décennies le Fespaco. On aurait espéré un développement plus important de l'industrie cinématographique dans ce pays à partir de cet événement. Contrairement au Rwanda ces dernières années qui, avec l'Etalon d'or attribué à Joël Karekezi pour "La Miséricorde de la jungle", semble désormais très actif en matière de septième art. Dans chacun de vos pays, qu'est-ce que le Fespaco a finalement changé pour le cinéma ?  

B.S : par le passé, le cinéma burkinabè s'est inscrit dans une démarche de développement et il était réputé. En Afrique de l'Ouest, on ne tournait pas sans caméra burkinabè ou sans professionnel burkinabè. C'est d'ailleurs vrai aujourd'hui encore. La démarche au Burkina a été de financer des films à l'approche du Fespaco mais cela reste une conception du développement d'une industrie cinématographique en lien avec ce festival qui demeure une tribune. Il faudrait plutôt promouvoir des initiatives qui permettent de développer une industrie qui contribuera, au fil du temps, à l'émergence et à l'explosion de talents, tout comme celle de la création. Le Fespaco est un plus mais il ne devrait pas être une fin en soi. Aujourd'hui en Afrique de l'Ouest, une région que je connais bien, nous ne nous inscrivons pas dans une démarche véritable de développement. Au Sénégal, par exemple, le président s'est décidé à mettre des milliards à la disposition du cinéma après que des films sénégalais ont remporté des trophées. Si l'avenir et le financement du cinéma dépendent du bon vouloir d'un président qui met la main à la poche quand il veut, nous avons un problème. Je réfléchis aujourd'hui, dans le cadre de ma thèse, à la mise en place d'un marché unique francophone en Afrique de l'Ouest au sein de l'Union monétaire ouest-africaine (Umoa). Mon approche est juridique : il faut mettre en place une structuration de base qui va booster une économie circulaire qui fonctionnera à l'échelle nationale et régionale. Les festivals seront alors des vitrines et pas des fins en soi. 

M-C.D : au Rwanda, avant l'Etalon d'or, il y avait déjà une volonté de l'Etat rwandais de soutenir le cinéma. Aujourd'hui, les choses sont en train, semble-t-il, de se concrétiser. Par ailleurs, il y a beaucoup de jeunes qui veulent faire du cinéma, même si c'est avec leurs propres moyens. Cela donne une certaine liberté et c'est ce qui fait que ça bouge. Chacun raconte l'histoire qu'il veut : il prend sa caméra et sollicite ses amis. Nous formons un collectif. 

Qu'est-ce que cela représente pour vous d'être à la Fabrique pendant le Festival de Cannes qui accueille très peu de films africains dans la sélection officielle...

M-C.D : africain n'est pas une nationalité (rires) ! Il y des films du Burkina Faso, du Rwanda...  Pour ce qui est d'arriver en compétition à Cannes, il faut rappeler que ce sont les festivals qui choisissent. Et quand un film n'est pas choisi, cela ne veut pas dire qu'il n'est pas bon s'il n'est pas venu à Cannes. C'est ce qui bloque les cinéastes du continent qui ont tendance à se conformer à ce qui est sélectionné par le Festival de Cannes et donc de faire la même chose. "Les films qui passent à Cannes", on entend cela souvent dans les conversations. On nous met dans une boîte comme vous venez de le faire en disant films "africains"... Je viens du Rwanda, Boubacar du Burkina... Il y a une histoire du cinéma dans chaque pays et le fait que les films produits ne passent pas à Cannes ne veut pas dire qu'ils ne racontent pas des choses. Le problème, pour utiliser une formule de Tyler Perry (cinéaste et producteur afro-américain), c'est que nous ne préparons pas notre table mais nous attendons toujours qu'on nous invite (rires) ! Si chaque Etat prenait des initiatives, il n'y aurait pas une génération de cinéastes africains qui se dit : "Je dois faire un film qui doit être à Cannes." Il y aurait plutôt des jeunes cinéastes qui diraient : "Je vais faire un film qui va être au Fespaco." Moi non plus, je ne la dis pas cette fameuse phrase. Je ne fais pas un film qui va au Fespaco, je fais un film qui doit être sur le marché, qui doit être vu et générer des ressources. Et Cannes fait partie de cela et cela n'empêche pas que je postule à ce festival. Mais je ne pense pas que la Fabrique ne donne pas un passeport pour passer à Cannes (rires). Cependant, le fait d'y être donne une visibilité à votre projet. Cela permet de rencontrer des gens,  les différents partenaires sont rassurés sur la qualité du projet parce qu'il a déjà fait l'objet d'une sélection.

B.S : d'abord, un film n'est jamais africain, il a une ou plusieurs nationalites : il est Burkinabè ou, par exemple, malien et français. On ne dit pas un film européen, on dit plutôt un film français, un film suédois... Etiqueter cinéma africain... c'est du cinéma, tout court ! Ensuite, si les 54 Etats africains produisaient ne serait-ce qu'un film par an, ils ne pourraient pas être tous au Festival de Cannes. Venir à Cannes n'est pas forcément une destination obligatoire. Le plus important est de pouvoir faire des films qui sont vus. Pour les cinéastes, notamment quand ils sont indépendants comme nous, ce qui importe c'est que le message et l'envie que nous portons soient partagés au maximum, partout où le film sera exploité dans le monde. Aller à un festival et décrocher un grand prix est devenu l'enjeu d'une compétition entre cinéastes et on relègue au second plan la vocation première du cinéma, celle de partager des idées.  

M-C.D : cela devrait être un bonus ! 

B.S : c'est vrai !

Pour vous, y a-t-il une différence entre un film réalisé par un cinéaste de la diaspora ou un cinéaste qui vit chez lui sur le continent ?

M-C.D : votre question me fait penser aux Afro-Américains qui se battent pour la cause des Noirs mais quand ils sont interpellés sur le sort des Noirs qui vivent sur le continent, on a l'impression que ce n'est pas la même chose. Cela renvoie toujours à cette fameuse boîte "films africains". Elle ne devrait pas exister parce que chaque cinéaste a son regard. 

B.S : cela reste toujours une question d'ambition et d'engagement personnel. Je suis né au Burkina, j'ai grandi là-bas et je vis en France depuis sept ans. Je ne pense pas qu'on puisse me dire que je ne suis pas légitime pour faire un film sur le continent ou en France. Je le fais toujours de mon point de vue et c'est ce qui compte.

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