L’épidémie d’Ebola en RDC: une crise de santé publique dans un contexte politique et social très tendu

La communauté scientifique a annoncé la découverte de nouveaux traitements jugés efficaces contre le virus d’Ebola. Des traitements qui vont notamment être utilisés en République démocratique du Congo. 

Un agent de santé met son équipement de protection avant d\'entrer dans un centre de traitement contre Ebola dans le nord-est de la RDC en novembre 2018
Un agent de santé met son équipement de protection avant d'entrer dans un centre de traitement contre Ebola dans le nord-est de la RDC en novembre 2018 (JOHN WESSELS / AFP)

Des nouveaux traitements vont être employés en RDC pour lutter contre l’épidémie actuelle d’Ebola, qui s'est déclarée pour la dizième fois en 40 ans dans le pays le 1er août 2018. Plus de 2700 cas et plus de 1700 décès ont déjà enregistrés. Régions les plus touchées: le Nord-Kivu et l'Iturie (est du pays). Le 16 août, deux nouveaux cas ont été confirmés dans le Sud-Kivu.

L’OMS a déclaré une "urgence de santé publique de portée internationale" après qu'un premier malade d’Ebola a été signalé à Goma, grande ville de 2 millions d’habitants frontalière avec le Rwanda. Le 3 août, suite à la découverte de nouveaux cas près de la frontière, le gouvernement rwandais a interrompu toutes les communications avec la RDC. Mais la frontière reste très poreuse... 

Traitements

Le 12 août, des rapports internationaux ont annoncé la découverte de deux traitements jugés efficaces contre le virus, mAb114 et le REGN-EB3. Les expérimentations de ces produits avaient été lancées en novembre 2018, avec la participation de 681 patients. Même si ces découvertes ne mettent pas fin à l'épidémie, elles constituent néanmoins un grand pas en avant.

Dans le même temps, un vaccin, rVSV-ZEBOVa (communément appelé Merck, du nom du laboratoire pharmaceutique qui l'a mis au point), non encore homologué, est utilisé en "usage compassionnel" par les autorités sanitaires. "Le produit est sur le point d'obtenir une autorisation. Il est actuellement employé dans le cadre du droit d'utilisation en cas d'urgence", précise à franceinfo Afrique le Dr Armand Sprecher, spécialiste en fièvre hémorragique à Médecins sans frontières (MSF).

Une infirmière prépare un vaccin anti-Ebola à Goma (RDC) le 7 août 2019.
Une infirmière prépare un vaccin anti-Ebola à Goma (RDC) le 7 août 2019. (AUGUSTIN WAMENYA / AFP)

“Ebola n’est plus cette maladie qu’on disait incurable”, assure le professeur Jean-Jacques Muyembe-Tamfum, directeur général de l’Institut national de recherche biomédicale en RDC, qui travaille sur le virus depuis la première épidémie en 1976: il est l'un des co-inventeurs du mAb114. Il est optimiste à propos des dernières découvertes scientifiques: il pense que "dans 90% des cas, c'est la guérison qui va suivre", comme il l'a expliqué à RFI.

Contexte économique et social

Mais la recherche médicale ne suffit pas pour éradiquer la maladie. Il faut aussi tenir compte du contexte politique et social. Lequel, en RDC, rend l’épidémie si difficile à éliminer.

La partie est du pays, où se trouve l’épicentre de l’épidémie, subit ainsi des violences depuis plus de 25 ans. Dans la province de Nord-Kivu sévissent plus de 100 groupes armés qui se livrent à des meurtres, des rapts et à toutes sortes de trafics illégaux. Ces années de violence ont isolé la région, retardant ainsi les réponses à apporter à l’épidémie et contribuant à propager le virus.

Les habitants n'osent pas entreprendre des déplacements, parfois longs, jusqu'aux centres de traitement. "Pour qu'un malade d'Ebola soit guéri, il doit être rapidement acheminé dans un centre de traitement", rappelle le professeur Muyembe. Dans le même temps, le transport des vaccins, qui doit se faire à - 60°, de la capitale Kinshasa jusqu’aux centres de contamination, et leur distribution deviennent des missions difficiles et risquées.

Résultat: le virus voyage beaucoup plus vite que le remède. Et "le nombre de personnes vaccinées est trop restreint pour contenir la propagation de l'épidémie", souligne la docteur Isabelle Defourny, directrice d’opérations à MSF. 

Violences contre les soignants

Des agents de santé déplacent un malade d\'Ebola vers un hôpital de la province du Nord-Kivu, le 4 novembre 2018.
Des agents de santé déplacent un malade d'Ebola vers un hôpital de la province du Nord-Kivu, le 4 novembre 2018. (JOHN WESSELS / AFP)

Les violences visent aussi ceux qui luttent contre la crise. MSF a décidé de fermer ses centres de traitement de Butembo et Katwa après les attaques qui les avaient visés en février 2019. Le 19 avril, un épidémiologiste camerounais de l’OMS, Richard Mouzoko Kiboung, a été assassiné à Butembo. Le 13 juillet, deux personnels soignants ont été tués à Beni. Au total, plus de 170 attaques contre des personnels de santé ont eu lieu en RDC en 2019. 

Autre obstacle: la désinformation. Une grande partie de la population reste convaincue que le virus est une fausse information ("fake news") lancée pour justifier la présence des ONG internationales sur le terrain et faciliter l’extraction des ressources naturelles de la RDC. D’autres encore sont persuadés que les médecins ont inventé Ebola. L'objectif serait alors d'attirer les patients dans les hôpitaux pour les tuer et vendre leurs organes. Selon une enquête du journal scientifique Lancet Infectious Diseases Journal, réalisée en septembre 2018, 25% des personnes interrogées nieraient l’existence d’Ebola.

Méfiance

Les observateurs ne manquent par ailleurs pas de souligner que les régions touchées par l'épidémie sont négligées par le gouvernement. Le manque d'infrastructures - électricité, routes -, et d'un système efficace d’éducation et de santé contribue à déconsidérer le pouvoir. La méfiance s'est accrue en décembre 2018, quand le gouvernement a empêché les régions de Beni et Butembo (favorables à l'opposition) de participer à la présidentielle pour, aux dires des autorités, contenir la diffusion d’Ebola. Résultat: la population locale pense aujourd'hui que ceux qui luttent contre le virus appartiennent au camp du pouvoir. 

Les médecins sont donc contraints de s’adapter à des patients qui doutent de leur expertise et de l’existence même du virus. "C'est très difficile. Quand ils ont brûlé nos bureaux, nous nous sommes retirés", explique à franceinfo Afrique le Dr Armand Sprecher : "Vous ne pouvez contrôler (une situation de crise de santé publique) que si vous obtenez  la participation de la communauté"  dans les actions contre la maladie. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres ne dit pas autre chose. 

Des membres de l\'équipe MSF à l\'entrée de l\'hôpital en RDC, le 20 mai 2018
Des membres de l'équipe MSF à l'entrée de l'hôpital en RDC, le 20 mai 2018 (JUNIOR D. KANNAH / AFP)

"J’envisageais Ebola comme un problème technique biomédical. Mais en réalité, il s'agit d'un problème à la fois politique, économique et d'inégalité sociale", dit le microbiologiste canadien Steven Jones, chef de l'équipe qui a découvert le vaccin rVSV-ZEBOVa en 2003. Sans confiance de la part des habitants concernés, il ne faut attendre aucun progrès susceptible d'enrayer l'épidémie. "Pourquoi devraient-ils collaborer avec vous quand ils sont convaincus qu’Ebola n'existe pas et que ce qui ressemble à un traitement est en fait une expérience menée sur des Africains pauvres?", souffle Armand Sprecher.