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La situation au Nord-Kivu après la débâcle des rebelles congolais du M23

A l'heure des pourparlers entre la République démocratique du Congo et les rebelles du M23, dont les combattants ont été mis en déroute par l'armée congolaise, Thierry Vircoulon, directeur du projet Afrique centrale à International Crisis Group, analyse les enjeux et les défis se profilant pour le Nord-Kivu et les Etats voisins.
Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Afrique
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
Thierry Vircoulon est directeur du projet Afrique centrale à International Crisis Group. (Thierry Vircoulon)

Comment expliquer la victoire militaire de l’armée congolaise sur le M23? Le gouvernement de Joseph Kabila a-t-il réorienté sa politique dans ce dossier et à quelles fins?
Pour la première fois, l’armée congolaise défait un groupe armé. Cela ne s’était encore jamais vu depuis la fin de la guerre et peut-être même avant. Il faut, en effet, se souvenir que la faible combativité de l’armée congolaise est une constante historique : l’armée française dût intervenir et «sauter» sur Kowelzi lors de l’invasion du Katanga en 1978 pour éviter une nouvelle sécession.

Bien que la victoire de l’armée congolaise contre le M23 soit réelle, il ne faut pas la surestimer, car cette victoire militaire a été précédée d’une victoire diplomatique et d’une victoire politique qui l’ont rendue possible. La victoire politique renvoie à l’incapacité du M23 à susciter un soutien au sein de la population congolaise du Nord-Kivu et au sein de l’opposition politique congolaise. Après sa prise de Goma en novembre 2012, le M23 était apparu comme le nouveau défi du régime après des élections d’où l’opposition traditionnelle (et au premier rang Etienne Tshishekedi) était sortie discréditée. De ce fait, certains mouvements d’opposition avaient pris contact avec le M23 qui avait tenté de bâtir un discours politique en ramassant les débris du discours électoral de l’opposition. Ces contacts n’ont pas véritablement abouti à des alliances et seules quelques individualités politiques opportunistes, comme le parlementaire Roger Lumbala, ont rejoint le M23.

La population du Nord-Kivu, qui a été la victime du M23 et a été particulièrement traumatisée par la chute de Goma, n’a eu de cesse de dénoncer ce mouvement, de rejeter les négociations et de pousser en faveur d’une réponse militaire. La victoire diplomatique s’est traduite par la dénonciation du M23 par tous les acteurs internationaux, puis par la mise en accusation et l’isolement de son soutien le plus évident : le Rwanda. Cela s’est fait progressivement dès 2012 : au début, des «puissances étrangères» ont été accusées de soutenir militairement la rébellion, puis le Rwanda a été nommé, sanctionné (suspension d’aide) et isolé diplomatiquement. La constitution d’un consensus international contre le Rwanda sur le problème du M23 et l’échec politique de ce mouvement ont préparé son échec militaire.

Concrètement, l’échec militaire, c’est-à-dire le renversement du rapport de force sur le terrain entre novembre 2012 et novembre 2013, est le résultat du binôme tactique armée congolaise/brigade d’intervention des Nations Unies. La chute de Goma aux mains du M23 n’a pas seulement été une humiliation pour le pouvoir congolais, mais aussi pour les Nations Unies. Après ce drame, ces dernières ont décidé de recourir véritablement à la force et ont trouvé des pays favorables à cette option (Afrique du Sud, Tanzanie et Malawi) pour former une brigade d’intervention. Par ailleurs, les relations difficiles entre l’armée congolaise et les forces onusiennes ont été mises de côté au profit d’une coordination opérationnelle très étroite au Nord-Kivu. Détermination, planification conjointe des opérations et changement de leadership, aussi bien dans l’armée congolaise que dans la Monusco, ont permis de renverser le rapport de force. 

Région de Chanzu, à 80 km au nord de Goma, capitale régionale de la région orientale du Nord-Kivu, le 5 novembre 2013. Au second plan, le commandant de la région, le général congolais Bahuma Ambamba et le général de la Monusco, le Brésilien Carlos Alberto Dos Santos.  (AFP PHOTO / junior D. Kannah)

Le Rwanda a lâché le M23 qu’il soutenait. Ce revirement de Paul Kagamé est en partie lié à la pression internationale, USA en tête. Quels enjeux pour le Rwanda? Quid de l’Ouganda, également soutien du M23?
La division régionale du travail entre l’Ouganda et le Rwanda pour soutenir le M23 laisse maintenant l’Ouganda en première ligne. En effet, tandis que le soutien militaire provenait du Rwanda, l’Ouganda avait accueilli le leadership politique du M23 et faisait office de médiateur dans les négociations. Maintenant, l’Ouganda est très embarrassée car les dirigeants du M23 se sont enfuis sur son territoire et les négociations ont laissé la place à l’option militaire.

Le président ougandais Museveni, qui était à la recherche d’une victoire diplomatique pour redorer son blason, s’est dit maintenant humilié par la défaite du M23 et le refus d’une solution négociée par Kinshasa. Il tente donc de sauver la face en insistant pour la signature d’un document entre le M23 et les autorités congolaises qui lui permettront de dire que les négociations qui ont débuté en décembre 2012 n’ont pas été vaines ! La signature d’un accord en Ouganda ne signifie pas grand-chose pour la pacification du Nord-Kivu, mais elle signifie beaucoup au niveau régional. Elle a valeur de symbole pour les relations entre Etats.

Ces changements peuvent-ils induire les bases d'une paix durable au Nord-Kivu, région au sous-sol fort convoité ? Ainsi, un autre groupe peut-il prendre la place du M23, sachant que les mouvements y pullulent?
Pendant toute l’année 2012, le M23 a été l’arbre qui cachait la forêt ! Il y a plus de vingt groupes armés au Nord Kivu et on ne parlait que du M23. Pendant que les forces de l’ONU et l’armée congolaise se massait autour du M23, des groupes armés comme les Mai-Mai Cheka et les Raia Mutomboki commettaient des atrocités contre les civils dans leurs dos !

Il reste donc encore beaucoup à faire pour pacifier le Nord Kivu et la question est de savoir si l’option tactique gagnante contre le M23 est adaptée aux autres groupes armés. En effet, ils sont loin d’être tous les mêmes : ils ne sont pas tous structurés en force conventionnelle comme l’était le M23, ils sont parfois loin dans des zones forestières, ne constituent pas toujours une menace de niveau militaire et bénéficient d’un soutien communautaire qui faisait défaut au M23. La «neutralisation des groupes armés» qui est la mission conférée à la brigade d’intervention des Nations Unies s’annonce être une tâche longue et complexe. La brigade d’intervention des Nations Unies et l’armée congolaise ont gagné une bataille, il leur faut maintenant gagner la guerre.

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