Au Nigeria, "la guerre avec Boko Haram est aussi une lutte entre magies noires"

La journaliste Sophie Bouillon publie dans "Libération" un reportage sur le fief de la secte Boko Haram, qui détient toujours deux cents lycéennes. Elle dévoile à francetv info les coulisses de son séjour.

Des membres des milices civiles interrogent une personne suspectée d\'appartenir à Boko Haram, à Maiduguri, dans le nord du Nigeria.
Des membres des milices civiles interrogent une personne suspectée d'appartenir à Boko Haram, à Maiduguri, dans le nord du Nigeria. (AMINU ABUBAKAR / AFP)

Les deux cents lycéennes enlevées par la secte islamiste Boko Haram sont localisées, a déclaré en début de semaine l’armée nigériane. De quoi relancer l’espoir d’une libération prochaine dans cette affaire qui émeut le monde entier. Comment vivent les populations soumises à l’emprise de ce mouvement terroriste ? Comment se traduit cette violence dont les éclats nous parviennent épisodiquement ? Que penser de l'annonce faite par les Nigérians ?

Depuis trois semaines, Sophie Bouillon, grand reporter et prix Albert-Londres, enquête pour Libération dans le nord du pays, dans la région de Maiduguri, là où Boko Haram a ses quartiers. Pour francetv info, elle raconte sa visite dans un village peu après une attaque particulièrement dévastatrice.

Francetv info : Pourquoi êtes-vous allée à Maiduguri ?

Sophie Bouillon : C'est le lieu où a été fondée la secte Boko Haram. Et je parle à dessein de secte, car ses adeptes pratiquent un véritable embrigadement psychologique. Boko Haram s’est profondément radicalisé ces derniers mois. Ses membres tuent maintenant aveuglément, ils volent toute la nourriture dans les villages, ils dévastent. Visiblement, ils ne cherchent pas à obtenir un soutien populaire comme on peut le voir chez d’autres mouvements jihadistes de la région. Ils ne souhaitent pas non plus convertir les villageois.

Tout le processus de recrutement se fait par kidnapping. On enlève des femmes pour les marier, des enfants pour se faire servir, des hommes pour combattre… Ils kidnappent aussi par catégorie professionnelle, si j’ose dire : des médecins, des mécaniciens. Le kidnapping renvoie à une fonction, une utilité. Une fois enlevées, toutes ces personnes subissent des rituels avec apprentissage du Coran et beaucoup de magie noire.

Chose cruciale, on leur donne de l’argent. Vingt euros ici, cela représente une petite fortune. L’argent constitue donc un argument efficace. C’est triste à dire, mais les gens sont nombreux à ne pas vouloir partir parce qu’ils ont à manger tous les jours, la promesse d’un paradis… Dans ces zones du Nigeria, il n’y a ni travail, ni nourriture.

Comment une journaliste femme évalue-t-elle le risque qu'il y a à se rendre sur ce type de terrain ?

Nous étions trois femmes journalistes françaises à nous rendre là-bas. Nous nous sommes basées à Maiduguri car la ville a été plus ou moins sécurisée par des milices civiles. C’est une cité de 3 millions d’habitants finalement assez stable. Et puis, il a fallu bouger pour voir, et c’est là que l’on doit soupeser les risques. Je suis allée dans un village en respectant deux conditions impératives de sécurité : il n'était pas situé trop loin de la ville et je n'y suis pas restée trop longtemps.

Il faut bien comprendre que l’Etat du Borno où je me suis retrouvée est complètement inaccessible pour les étrangers, et ceux qui y habitent y sont quasiment détenus. Le village où nous nous sommes rendues venait d’être rasé, pillé, brûlé. En janvier déjà, ce village avait été attaqué. On avait relevé 19 morts. Et quand Boko Haram est revenu il y a deux semaines, les survivants sont allés se cacher dans la forêt voisine. Ils avaient entendu les motos. Les gens de Boko Haram en ont profité pour réduire à néant ce qui subsistait. Plus aucune maison n’est restée debout. Ce village n’est qu’à 20 kilomètres de la ville et les femmes qui sont revenues m’ont affirmé qu’elles ne peuvent pas franchir la distance qui les sépare de Maiduguri. "Si nous le faisons, nous sommes tuées dans l’instant", m’ont-elles affirmé. Tout le monde est bloqué.

J’ai quand même fait le pari d’aller là-bas parce que cela me semblait l’endroit le plus sûr et que j’étais protégée. Ce qui est vraiment frappant, c’est cet enfermement de chacun là où il vit. Au Nigeria, on ne peut pas fuir le malheur. Même à Maiduguri, plutôt que de partir, les habitants ont bâti une citadelle de sable tout autour de la ville. Cette immobilité frappe toute cette zone. Il n’y a d’ailleurs pas non plus d’ONG présente.

L’autre chose assez stupéfiante, c’est l’importance de la magie noire dans cette zone de conflit particulièrement violente. Il s’agit d’un curieux mélange entre islam et croyances ancestrales. Cette guerre, c’est aussi une lutte entre magies noires à coups de juju [se prononce "djoudjou"], ce qu’on appelle aussi des grigris. Et cela, que l’on soit adepte de Boko Haram ou en lutte contre lui.

Comment interpréter l'annonce de l'armée selon laquelle les lycéennes enlevées ont été localisées ?

Si l'on veut enquêter sur place, on court un grand danger. La zone de Chibok, là où les lycéennes ont été enlevées, est redoutable. Il faut louer une escorte et cela vous coûte au bas mot 2 000 dollars. Quant à l’annonce de la localisation des lycéennes par les autorités nigérianes, elle laisse au moins penser que des négociations sont en cours. Il y avait déjà des rumeurs qui disaient que les jeunes filles kidnappées étaient localisées depuis plus d’une semaine. Cette fois, c’est donc officiel.

Mais il faut savoir que les autorités sont très gênées par cette déclaration. Elles en veulent beaucoup au chef d’état-major de l’armée de l’air de l’avoir faite. Cette annonce semblait d’ailleurs assez improvisée puisque c’est le fruit d’une interview réalisée en marge des manifestations pour la libération des otages qui ont lieu tous les jours dans la capitale, Abuja. Ce militaire a voulu montrer que l’armée travaille et c’est parti comme un feu de paille, avec un retentissement mondial.

Comment les Nigérians réagissent-ils à la mobilisation du monde entier qui manifeste sous les panneaux "Bring back our girls" ?

Il faut d’abord préciser qu’il existe deux Nigeria : le Nord, où Boko Haram est omniprésent, et le Sud. Ces deux parties du pays ne se comprennent pas, ne s’apprécient pas et même se craignent. Mais globalement, cette affaire a tout de même soulevé un ras-le-bol général face à la menace terroriste et surtout à l’inaction du gouvernement nigérian depuis plusieurs années. D’autant plus que tout cela se passe dans le Nord, que l’on ne connaît pas bien. Là-bas, c’est le désert, et le gouvernement avait remis le couvercle sur cette situation alarmante. Avec l’enlèvement des filles, cela a explosé.

En échange des lycéennes, Boko Haram veut la libération de tout un contingent de prisonniers. Mais cela passerait très mal dans la population. De plus, on commence à fortement reprocher au président nigérian, Goodluck Jonathan, son inefficacité dans cette affaire.

Il y a aussi un ressenti très agressif à l’égard de la presse étrangère. On l’accuse de ne s’intéresser qu’au terrorisme de Boko Haram, et pas à la grande puissance économique que représente le Nigeria. On voit même naître des théories du complot qui mettent en cause les Français et les Américains dans le kidnapping et son exploitation. Mais le problème est qu’en même temps, les Nigérians ont besoin de la communauté internationale pour venir à bout de cette guerre. La situation est donc très ambiguë.