Grande guerre : quand les conflits européens s'exportaient au Maghreb

En octobre 1914, l’Empire ottoman entre en guerre aux côtés des Empires centraux. La Sublime Porte entend récupérer ses territoires africains tandis que l’Allemagne veut soulever les colonies anglo-franco-italiennes pour soulager son front. On se battra du Maroc à l’Egypte.

L\'entrée du général anglais Edmund Allenby à Jerusalem en 1917. Le vainqueur de la Campagne de Palestine choisit de passer à pied par la porte de Jaffa pour ne pas offenser les habitants.
L'entrée du général anglais Edmund Allenby à Jerusalem en 1917. Le vainqueur de la Campagne de Palestine choisit de passer à pied par la porte de Jaffa pour ne pas offenser les habitants.
Quand les Allemands et les Austro-hongrois entrent en guerre contre la France, la Russie et la Grande-Bretagne, l’Empire ottoman apparaît comme un allié naturel.
Bénéficiant de l’aide allemande pour sa modernisation, Istanbul a perdu en 1912 la Libye au profit de l’Italie. Au XIXe siècle, les Régences d’Alger et de Tunis étaient déjà tombées entre les mains de la France. Quant à l’Egypte, cela fait plus de cent ans qu’elle n’est ottomane que de nom.
 
Pour les Européens, la maîtrise de l’Afrique du nord est essentielle. Français et Britanniques ne peuvent se passer ni des ressources humaines et matérielles de l’Afrique, ni du contrôle de la Route des Indes.
 
Reculs successifs de l\'Empire ottoman. En 1914, il ne contrôle plus que l\'actuelle Turquie, la Syrie, la Mésopotamie et le Hedjaz.
Reculs successifs de l'Empire ottoman. En 1914, il ne contrôle plus que l'actuelle Turquie, la Syrie, la Mésopotamie et le Hedjaz.

Au Maroc et en Libye, certaines tribus échappent encore à la domination coloniale. C’est donc sur celles-ci que vont s’appuyer les Puissances centrales. En parallèle, les Alliés cherchent un moyen de soulever les provinces arabes de l’Empire ottoman.
 
19 Décembre 1914 : Protectorat britannique sur l’Egypte
L’Expédition d’Egypte de Bonaparte avait mis en lumière les faiblesses de l’Egypte ottomane. Le gouverneur Mehmet Ali, d’origine albanaise, s’émancipe de la tutelle d’Istanbul en 1805. Sa dynastie doit théoriquement faire allégeance à la Sublime Porte mais les khédives seront de facto indépendants.
 
Mais pas pour longtemps : quelques décennies plus tard, Français et Anglais consentent d’importants prêts au khédive pour développer son pays. Quand celui-ci peine à les rembourser, son administration tombe sous tutelle européenne.
 
Pour éviter un soulèvement nationaliste antibritannique, la Grande-Bretagne occupe l’Egypte à partir de 1882. Le pays reste nominalement sous souveraineté ottomane, le Canal de Suez doit rester neutre et ouvert à tous les pavillons en vertu d’une convention toujours en vigueur de nos jours.
 
Le Canal de Suez au début du 20e siècle. La Convention de Consantinople de 1888 prévoit son ouverture et sa neutralité absolues. Elle sera violée pendant les guerre mondiales et pendant la crise de 1956.
Le Canal de Suez au début du 20e siècle. La Convention de Consantinople de 1888 prévoit son ouverture et sa neutralité absolues. Elle sera violée pendant les guerre mondiales et pendant la crise de 1956.

Avec le déclenchement du conflit, les Britanniques ne peuvent tolérer de tentative ottomane sur l’Egypte. Ils déposent donc le khédive Abbas II et le remplacent par son oncle Hussein Kamal. Le Khédive devient un Sultan et l’Egypte ottomane un protectorat britannique.
 
La guerre gagne la Libye et le Maroc
En 1914, le royaume chérifien n’est pas pacifié, d’autant que la montée des tensions en Europe a amené les Français à dégarnir leur dispositif militaire au Maroc.
 
La tribu des Zayanes en particulier résiste aux efforts de Lyautey et Mangin. Le Kaiser leur fait parvenir armes et subsides par sous-marin via les eaux espagnoles. Ils infligent ainsi une humiliante défaite à l’armée française à Elhri (ou El Herri) le 13 novembre 1914. Une colonne française est mise en déroute et son commandant, le colonel Laverdure, tué.
 
Combattants berbères à El Ksiba
Combattants berbères à El Ksiba

Il faudra le renfort de Tirailleurs marocains revenus du front franco-allemand, aidés par les divisions tribales, pour rétablir l’autorité du sultan sous protectorat français dans la région de Khenifra. D’autres tribus resteront plusieurs années en rébellion, notamment dans l’Anti-Atlas sous la conduite d’El Hiba (La Cigogne).
 
Illustration du Petit Journal de 1912 montrant le soulèvement de El Hiba
Illustration du Petit Journal de 1912 montrant le soulèvement de El Hiba

Allemands et Ottomans disposent d’une autre carte à jouer au Maghreb : les Senoussis. Cette puissante confrérie soufie (zawiya) du Sahel répartie entre la Libye, l’Algérie et le Tchad (alors Afrique Equatoriale Française) s’était opposée aux Ottomans avant l’invasion italienne. L’entrée en guerre de l’Italie aux cotés des Alliés en mai 1915 va occasionner un rapprochement.
 
Les Senoussis ont déjà réussi à interdire le désert libyen aux Italiens et aux Français. Fin 1915, un bataillon ottoman parvient à les rejoindre, comprenant des ingénieurs et des mitrailleuses lourdes. L’année suivante, les Senoussis se soulèvent. Les Italiens, qui ne contrôlaient réellement que la Tripolitaine (en se résignant à composer avec les grandes familles locales) perdent pied sur la côte. Ils parviennent néanmoins à se retrancher dans Tripoli et Khoms.
 
L’objectif des Senoussis-Ottomans est l’Egypte. Les Britanniques craignent une offensive ottomane par le Sinaï ou la Mer Rouge, mais c’est de Libye qu’ils sont attaqués. Ils parviennent à arrêter l’avancée libyenne, sans porter de coup décisif aux Senoussis.
 
Senoussis partant combattre les Anglais en Egypte, menés par Sayyid Ahmed Sharif al-Senoussi
Senoussis partant combattre les Anglais en Egypte, menés par Sayyid Ahmed Sharif al-Senoussi

Quelques mois plus tard, le colonel anglais Thomas Edward Lawrence (Lawrence d’Arabie) parvient à prendre Aqaba par surprise. Ne craignant plus d’invasion maritime, le commandant anglais en Egypte Allenby peut attaquer Gaza et Jérusalem en 1917. Entre l’offensive britannique et la Grande Révolte Arabe, les Ottomans sont débordés.
 
D’une guerre à l’autre
Rudement éprouvés par le conflit, les Britanniques devront lâcher du lest en Egypte. Après un soulèvement nationaliste en 1919, ils mettent fin au protectorat en 1922. Le Sultan Fouad, frère d’Hussein Kamal, se proclame Roi d’Egypte. Le Canal de Suez et la politique étrangère du Caire restent sous domination britannique.
 
En Libye, les Senoussis continueront à animer la résistance aux Italiens. Ils proclament en 1919 un éphémère Emirat de Cyrénaïque, qui coexiste avec une République de Tripolitaine (la première république islamique au monde). L’arrivée de Mussolini s’accompagnera d’un regain de la répression et de la colonisation en Libye.
 
Pendant la Seconde guerre mondiale, les Senoussis aident les Alliés à vaincre l’Afrika Korps. Ils y gagneront le trône de Libye en 1946. Kadhafi renverse Idris Ier el-Senoussi en 1969, mais l’un de ses parents prétend aujourd’hui au trône libyen.
 
Au Maroc, la pacification ne sera terminée que dans les années 1930. Abd el-Krim chasse les Espagnols du Rif mais est vaincu par les Français après 5 ans de combats. Les Espagnols seront les premiers à utiliser l’arme chimique sur des populations civiles.
Soldats espagnols au Rif exhibant des têtes de combattants ennemis. La Guerre du Rif s\'est caractérisée par la grande violence exercée contre des soldats et des civils.
Soldats espagnols au Rif exhibant des têtes de combattants ennemis. La Guerre du Rif s'est caractérisée par la grande violence exercée contre des soldats et des civils.