Pourquoi la France ne devra pas (trop vite) quitter le Mali

Les islamistes désormais repoussés dans le désert, les troupes africaines vont passer en première ligne. Une transition qui s'annonce longue et progressive.

Des soldats français patrouillent à Gao, dans le nord du Mali, le 30 janvier 2013.
Des soldats français patrouillent à Gao, dans le nord du Mali, le 30 janvier 2013. (SIA KAMBOU / AFP)

"La France n'a pas vocation à rester au Mali." La formule est répétée à l'envi par les autorités françaises. Vingt jours après le début de l'opération Serval, lancée le 11 janvier, le territoire a presque entièrement été reconquis par les forces franco-maliennes. Ce sera bientôt à la Misma, la mission internationale africaine, de prendre le relais des Français. Car Paris ne veut pas reproduire les erreurs afghanes. En 2001, au nom de la lutte contre les talibans, les Etats-Unis et leurs alliés avaient pilonné l'Afghanistan et méprisé une population locale qui s'est ensuite retournée contre ses "libérateurs" restés sur place, comme l'explique le colonel et chercheur René Cagnat (PDF).

Pour autant au Mali, la Défense française refuse d'évoquer une date pour son retrait du terrain. La France craint-elle que ses successeurs africains ne soient ni prêts, ni garants d'une future victoire ?

Le Mali sans Défense ?

L'armée malienne ne fait pas le poids. Si elles ont été associées à l'opération Serval, les forces maliennes ne sont pas en mesure de finir la mission seule. Mal équipés, mal préparés, les soldats maliens se relèvent à peine d'un putsch militaire, survenu en mars 2012, et qui avait offert la moitié nord du pays aux islamistes. "De toute façon, il faut des moyens aériens et de renseignement pour anéantir les bases des islamistes dans les montagnes de Kidal, explique à francetv info Pierre Jacquemot, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Seule la France possède ces moyens." Une formation de l'armée malienne sera bien assurée par l'EUTM, le programme de formation militaire de l'Union européenne, qui doit voir le jour début février. Mais elle prendra du temps, la mission étant pour l'heure programmée sur 15 mois.

La Misma n'est pas encore complète. La mission internationale, composée exclusivement de soldats africains, a débuté, mais les 8 000 soldats prévus arrivent au compte-gouttes. Et la question de leur compétence se pose face aux opérations de combat anti-guérilla qui s'annoncent. Pierre Jacquemot, ancien ambassadeur au Congo, dénonce un amalgame récurrent : "On a tendance à dénigrer les armées africaines, mais l'armée ghanéenne est percutante, comme les Sénégalais d'ailleurs. Les Tchadiens et les Nigériens, avec leur habitude des combats au Sahel, seront particulièrement utiles. Enfin, les Nigérians ont été habitués aux combats contre leur propre rébellion, et aux opérations en Sierra Leone ou au Liberia."

Le principal obstacle à un déploiement rapide pourrait être financier. La conférence des donateurs pour le Mali, organisée le 29 janvier à Addis-Abeba (Ethiopie), n'a permis de récolter que la moitié des 900 millions de dollars nécessaires au déploiement de la Misma et à la mise à niveau de l'armée malienne. Le président ivoirien, Alassane Ouattara, assure que l'Union africaine et la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest "obtiendront ce montant", mais "d'ici la fin de l'année".

Il faut éviter le scénario tchadien. En 1968, une crise similaire à ce que vit aujourd'hui le Mali avait éclaté au Tchad. Le président François Tombalbaye avait alors demandé un appui à la France. Des centaines de militaires français avaient repoussé la rébellion au porte de N'Djamena et étaient repartis au bout de trois mois, une fois la promesse de négociations obtenue. Six mois plus tard, en avril 1969, les affrontements avaient de nouveau dégénéré, forçant les troupes françaises à une nouvelle intervention, comme le raconte sur son blog Michel Goya, colonel et chercheur à l'Institut de recherche stratégique de l'école militaire. L'opération Limousin a été suivie de vingt années de guerre civile, la France intervenant sur place à plusieurs reprises.

C'est pour éviter une telle situation que Paris veut d'abord stabiliser le territoire en impliquant progressivement les armées africaines, et en formant patiemment une armée malienne appelée à retrouver son rôle et son rang. Mais ce double processus s'annonce long.

Une force africaine, un gage de réussite ?

Des risques d'exactions. "Ils ne font pas dans la dentelle", explique Pierre Jacquemot en évoquant certaines unités africaines appelées à prendre le relais des troupes françaises. Les redoutés soldats tchadiens "ne sont pas des 'sucrés'", renchérit Michel Goya sur Slate. L'objectif de s'assurer le soutien des civils pourrait être mis à mal, alors que des exactions de militaires maliens contre des Touareg sont déjà signalées : "Il y a une prise de conscience générale qu'il faut éviter ces comportements, assure Pierre Jacquemot. Mais il y aura des exactions, car c'est un risque pendant une guerre."

La Somalie, exemple d'un échec africain. Depuis 2007, une force militaire multinationale entièrement africaine, l'Amisom, est engagée dans le conflit qui déchire la Somalie. Composée de 17 000 hommes, elle soutient le gouvernement dans sa lutte contre les shebab, des combattants islamistes ralliés à Al-Qaïda qui contrôlent la majorité du pays. Cette force africaine a bien remporté quelques victoires. Mais elle reste d'une "faible efficacité", selon Philippe Hugon, chercheur à l'Iris interrogé par francetv info : "Mais la grande différence avec les troupes mobilisées en Somalie, c'est qu'au Mali, certaines unités seront sur leur terrain. C'est pour ça qu'il faut absolument s'assurer le soutien des combattants touareg."

Si les conflits sont différents, il y a bien une leçon à tirer : "En Somalie, la coalition africaine a soutenu un gouvernement provisoire non reconnu par la population, et considéré tous les mouvements musulmans comme des ennemis. Au Mali, il faut donc avant tout régler la situation politique et ne pas faire d'amalgames entre islam et ennemis", met en garde Philippe Hugon.

On comprend donc la difficulté pour les autorités françaises d'établir un calendrier détaillé de la transition militaire annoncée. Si la question de la durabilité de la popularité politique de l'opération Serval a son importance, l'avenir du conflit malien dépendra surtout de la réussite du déploiement des troupes africaines et de leur acceptation par la population locale.