Coronavirus : au Malawi, la justice vient au secours des plus pauvres en retardant le confinement

La colère des populations contre le confinement anticoronavirus gronde partout en Afrique. La justice malawite l'a entendue et ordonné de repousser les mesures de mise à l'isolement de la population de son pays.

Au marché de Blantyre, dans le sud du Malawi, des femmes apportent leur marchandise dans de grands seaux en plastique. Photo prise le 10 juillet 2017.
Au marché de Blantyre, dans le sud du Malawi, des femmes apportent leur marchandise dans de grands seaux en plastique. Photo prise le 10 juillet 2017. (SIPHIWE SIBEKO / REUTERS)

Au Malawi, la protestation contre le confinement a tonné si fort que la justice a infligé un camouflet aux autorités en suspendant leur ordre, au nom de la protection des plus pauvres. Le président malawite Peter Mutharika avait en effet annoncé à ses 17 millions de concitoyens qu'ils allaient devoir rester chez eux pendant trois semaines à compter du 18 avril 2020, afin de freiner la pandémie de Covid-19, venue de Chine.

Une précaution considérée comme exagérée par beaucoup d'habitants car, selon le dernier bilan, moins de 20 cas d'infection, dont deux mortels, ont été rapportés. Mais dans ce pays, l'un des plus démunis de la planète, beaucoup redoutent une catastrophe. Lors de son discours télévisé à la nation, le chef de l'Etat a lui-même avancé un bilan possible de 50 000 morts.

A la surprise générale, la Haute cour du pays, saisie par la société civile, a pourtant suspendu pour une durée d'une semaine l'entrée en vigueur de l'ordre présidentiel. Une première sur le continent.

"Mort de faim plutôt que du coronavirus"

Comme des centaines d'autres petits vendeurs informels du marché de Blantyre, la capitale économique du pays, Thom Minjala a donc gagné sept jours de répit. "Si le confinement avait été appliqué, on serait certainement morts de faim, plutôt que du coronavirus", estime ce chiffonnier, interrogé par l'AFP. "Bien sûr qu'on a peur de la maladie, mais notre souci, c'est la faim. On n'a pas d'argent de côté, tout ce qu'on peut gagner au quotidien sert à nous nourrir".

De son côté, le gouvernement a très mal accueilli cette rebuffade judiciaire, jugée dangereuse. "Le juge n'a pas interdit au virus de se propager pendant les sept jours de sursis à exécution qu'il a ordonné", s'est moqué dans les médias locaux le procureur général du pays Kalekeni Kaphale, qui est aussi ministre.

"Le confinement est possible s'il est accompagné de mesures sensées, qui ne visent pas à entraver les libertés de la population", rétorque Gift Trapence, à la tête de la Coalition des défenseurs des droits humains (HRDC), qui a saisi la justice. Dès l'annonce de mesures de confinement, des milliers de petits commerçants inquiets sont descendus dans les rues de plusieurs villes du pays pour crier qu'ils ne le respecteraient pas. "Ils (le gouvernement) auraient dû (...) faire en sorte que les pauvres aient à manger et demander aux propriétaires de ne pas réclamer leurs loyers pendant plusieurs mois", estime un autre vendeur de Blantyre, George Mithengo. "Mais ils ont juste dit 'allez, on confine'", rouspète-t-il, "comment espéraient-ils qu'on pourrait survivre ?"

La protection contre le Covid-19 pourrait causer plus de victimes que la maladie

La Haute Cour doit à son tour entendre les arguments des deux parties avant de se prononcer sur le dossier. Quelle que soit la décision des magistrats, beaucoup reprochent au gouvernement de ne s'être même pas préoccupé des conséquences de ses décisions sur une population dont, selon la Banque mondiale, plus de la moitié (51%) vit sous le seuil de pauvreté.

"L'exercice sans contrôle du pouvoir par des gens qui usent de pouvoirs d'exception pour protéger des vies peut au bout du compte causer beaucoup plus de victimes", a estimé l'ancien procureur général Ralph Kasambara, "ces pouvoirs d'exception peuvent constituer le début de la tyrannie".

La défiance des Malawites, fruit d'un "sentiment d'injustice"

Cette inquiétude est partagée par une majorité de la population du Malawi, dont la confiance envers le gouvernement a été écornée depuis les élections de 2019. La réélection de M. Mutharika a en effet été annulée par la justice pour cause de fraudes et les tensions politiques restent vives dans le pays en vue du nouveau scrutin présidentiel, programmé le 2 juillet 2020.

Cette défiance est le fruit "des privations, de la frustration et d'un sentiment d'injustice", juge le psychologue Limbika Maliwichi-Senganimalunje, de l'université du Malawi.

Au milieu des étals du marché de Blantyre, le vendeur George Mithengo reste préoccupé. Il le sait, le sursis inattendu que lui a offert la justice risque d'être de courte durée. "Si on est confinés, répète-t-il, on mourra chez nous."